LE
COLPORTEUR
ŒUVRES DE GUY DE MAUPASSANT
Collection à 3 fr. 50 le vol.
ROMANS
Bel-Ami. Ijlition illu^lree I vol.
Pierre et Jean I vol.
Fort comme la Mort 1 vol.
Notre Cœur 1 vol.
Une Vie 1 vol.
Mont-Oriol 1 vol.
NOUVELLES
La Maison Tellier. Kdilion illnslrée I vol
Clair de Lune I vol
Le Horla , 1 vol
La Main Gauche 1 vol
Monsieur Parent I vol
Les Sœurs Rondoli \ I vol
Mademoiselle Fifi 1 vol
Miss Hariet I vol
Yvette 1 vol
La Petite Roque 1 vol
Contes de la Bécasse 1 vol
L'Inutile Beauté I vol
Le Père Milon 1 \ol
VOYAGES
La Vie Errante (avec une coiiverlnrc illnslrée
|)ar liinii 1 vol.
Au Soleil I vol.
Sur l'Eau 1 vol.
THÉÂTRE
Musotte en rollnhoration avec Jachcks Noumam)) 1 vol.
La Paix du Ménage 1 vol.
Histoire du Vieux Temps 1 vol.
POÉSIE
Des Vers, avec un portrait de Gi v he .Maui-assant
gravé ;i l'eau-forLe par Lie \\\t .• . . 1 vol.
Tous droits de Iraduclion et de reprodiiclion réservé.s
pour tous les pays, y compris la Suède, ia .Norvège, la Hol-
lande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, à la librairie Paii. Ollexooufk,
50. Chaussée d'Antin, Paris.
GUY DE MAUPASSANT
Le
Colporteur
PARIS
SOCIÉTÉ D'EDITIONS LITTERAIRES ET ARTlSTlÛ
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE d'aNTIN, 50
I 900
Tous droits réservés.
I^OO
II. A i: 1 K TIR1-: A PART
, exemplaires sur papier Ju Japon numérotés de : à 5
J ■) — — Je Cliine — Je 6 à 20
-'■^>' — — Je Hollande — Je 2 1 à 120
LE COLPORTEUR
Combien de courts souvenirs, de petites
choses, de rencontres, d'humbles drames
aperçus, devinés, soupçonnés sont, pour
notre esprit jeune et ignorant encore, des
espèces de fils qui le conduisent peu à peu
vers la connaissance de la désolante vérité.
A tout instant, quand je retourne en ar-
rière pendant les longues songeries vaga-
bondes qui me distraient sur les routes oii
je liane, au hasard, l'âme envolée, je
retrouve tout à coup de petits faits anciens,
gais ou sinistres qui partent devant ma
2 LE COLPORTEUR
rêverie comme devant mes pas les oiseaux
des buissons.
J'errais cet été sur un chemin savoyard
qui domine la rive droite du lac du Bour-
get, et le regard flottant sur cette masse
d'eau miroitante et bleue d'un bleu unique,
pâle, enduit de lueurs glissantes par le
soleil déclinant, je sentais en mon cœur
remuer cette tendresse que j'ai depuis l'en-
fance pour la surface des lacs, des fleuves -
et de la mer. Sur l'autre bord de la vaste
plaque liquide, si étendue qu'on n'en voyait
point les bouts, l'un se perdant vers le
Uhône et l'autre vers le Bourget, s'élevait
la haute montagne dentelée comme une
crôte jusqu'à la dernière cime de la Dent-
du-Chal. Des deux cotés de la route des
vignes courant d'arbre en arbre étoufl'aient
sous leurs feuilles les branches frêles de
leurs soutiens et elles se développaient en
LE COLPORTEUR 3
guirlandes à travers les champs, en guir-
landes vertes, jaunes et rouges, festonnant
d'un tronc à l'autre et tachées de grappes
(Je raisin noir.
La route était déserte, blanche et pou-
dreuse. Tout à coup un homme sortit du
bosquet de grands arbres qui enferme le
village de Saint-Innocent, et pliant sous un
fardeau, il venait vers moi appuyé sur une
canne.
Quand il fut plus près je reconnus que
c'était un colporteur, un de ces marchands
ambulants qui vendent par les campagnes,
de porte en porte, de petits objets à bon
marché, et voilà que surgit dans ma pensée
un très ancien souvenir, presque rien,
celui d'une rencontre faite une nuit, entre
Argenteuil et Paris, alors que j'avais vingt-
cinq ans.
Tout le bonheur de ma vie, à cette épo-
4 LE COLPORTEUR
que, consistait à canoter. J'avais une
chambre chez un gargotier d'Argenteuil et, '
chaque soir, je prenais le train des bureau-
crates, ce long train, lent, qui va, déposant,
de gare en gare, une foule d'hommes à
petits paquets, bedonnants et lourds, car
ils ne marchent guère, et mal culottés, car
la chaise administrative déforme les panta-
lons. Ce train, où je croyais retrouver une
odeur de bureau, de cartons verts et de
papiers classés, me déposait à Argenteuil.
Ma yole m'attendait, toute prête à courir
sur l'eau. Et j'allais dîner à grands coups
d'aviron, soit à Bezons, soit à Chatou, soit
à Epinay, soit à Saint-Ouen. Puis je ren-
trais, je remisais mon bateau et je repartais
pour Paris à pied, quand j'avais la lune sur
kl tète.
Donc, une nuit sur la route blanche,
j'aperçus devant moi un homme qui
LE COLPORTEUR 5
marchait, Ohl presque chaque fois j'en
rencontrais de ces voyageurs de nuit de
la banlieue parisienne que redoutent tant
les bourgeois attardés. Cet homme allait
devant moi lentement sous un lourd far-
deau.
J'arrivais droit sur lui, d'un pas très
rapide qui sonnait sur la route. Il s'arrêta,
se retourna; puis, comme j'approchais tou-
jours, il traversa la chaussée, gagnant
l'autre bord du chemin.
Alors que je le dépassais vivement, il me
cria :
— Hé, bonsoir, monsieur.
Je répondis :
— Bonsoir, compagnon.
Il reprit :
— Vous allez loin comme ça ?
— - Je vais à Paris.
— Vous ne serez pas long, vous marchez
0 LE COLPORTEUR
bien. Moi, j'ai le dos trop chargé pour
aller vite.
J'avais ralenti le pas.
Pourquoi cet homme me parlait-il ? Que
transportait-il dans ce gros paquet ? De
vagues soupçons de crime me frôlèrent Tes-
prit et me rendirent curieux. Les faits divers
des journaux en racontent tant, chaque
matin, accomplis dans cet endroit même,
la presqu'île de Gennevilliers, que quel-
ques-uns devaient être vrais. On n'invente
pas ainsi, rien que pour amuser les lecteurs,
toute cette litanie d'arrestations et de mé-
faits variés dont sont pleines les colonnes
confiées aux reporters.
Pourtant la voix de cet homme semblait
plutôt craintive que hardie, et son allure
avait été jusque-là bien plus prudente
qu'agressive.
Je lui demandai à mon tour :
LE COLPORTEUR 7
— Vous allez loin, vous ?
— Pas plus loin qu'Asnières.
— C'est votre pays Asnières ?
— Oui, monsieur, je suis colporteur de
profession et j'habite Asnières.
Il avait quitté la contre-allée, où chemi-
nent dans le jour les piétons, à l'ombre des
arbres, et il se rapprochait du miheu de la
route. J'en fis autant. Nous nous regar-
dions toujours d'un œil suspect, tenant
nos cannes dans nos mains. Quand je
fus assez près de lui, je me rassurai tout
à fait. Lui aussi, sans doute, car il me de-
manda :
— Ça ne vous ferait rien d'aller un peu
moins vite ?
— Pourquoi ça ?
— Parce que je n'aime pas cette route-là
dans la nuit. J'ai des marchandises sur le
dos, moi ; et c'est toujours mieux d'être
8 LE COLPORTEUR
deux qu'un. On n'attaque pas souvent deux
hommes qui sont ensemble.
Je sentis qu'il disait vrai et qu'il avait
peur. Je me prêtai donc a son désir, et nous
voilà marchant cote à cote, cet inconnu et
moi, à une heure du matin, sur le chemin
qui va d'Argenteuil à Asnières.
— Gomment rentrez-vous si tard, ayant
des risques à courir, demandai-je à mon
voisin ?
Il me conta son histoire.
11 ne pensait pas rentrer ce soir-là, ayant
emporté sur son dos, le matin même, de la
pacotille pour trois ou quatre jours.
Mais la vente avait été fort bonne, si
bonne qu'il se vit contraint de retourner
chez lui tout de suite afin de livrer le len-
demain beaucoup de choses achetées sur
parole.
Il expliqua, avec une vraie satisfaction,
LE COLPORTEUR *'
qu'il faisait fort bien l'article, ayant une dis-
position particulière pour (dire les choses ,
et que ce qu'il montrait de ses bibelots lui
servait surtout à placer, en bavardant, ce
qu'il ne pouvait emporter facilement.
Il ajouta :
— .l'ai une boutique à Asnières. C'est
ma femme qui la tient.
— Ah 1 vous êtes marié ?
— Oui, m'sieu, depuis quinze mois. J'en
ai trouvé une gentille de femme. Elle va
être surprise de me voir revenir cette
nuit.
11 me conta son mariage. 11 voulait cette
fillette depuis deux ans, mais elle avait mis
du temps à se décider.
Elle tenait depuis son enfance une petite
boutique au coin d'une rue, ou elle vendait
de tout : des rubans, des fleurs en été et
principalement des boucles de bottines très
10 LE GOLPORTEUll
jolies, et plusieurs autres bibelots dont elle
avait la spécialité, par faveur d'un fabricant.
On la connaissait bien dans Asnières, la
Bleuette. On l'appelait ainsi parce qu'elle
portait souvent des robes bleues. Et elle
gagnait de l'argent, étant fort adroite à tout
ce qu'elle faisait. Elle lui semblait malade
en ce moment. Il la croyait grosse, mais il
n'en était pas sûr. Leur commerce allait
bien ; et il voyageait surtout, lui, pour
montrer des échantillons à tous les petits
commerçants des localités voisines ; il deve-
nait une espèce de commissionnaire voya-
geur pour certains industriels, et il travaillait
en même temps pour eux et pour lui-
même.
— Et vous, qu'est-ce que vous êtes? dit-
il.
Je fis des embarras. Je racontai que je
possédais à Argenteuil un bateau à voiles
LE COLPORTEUR 11
et deux yoles de course. Je venais m'exercer
tous les soirs à l'aviron, et aimant l'exer-
cice, je revenais quelquefois à Paris, oii
j'avais une profession que je laissai deviner
lucrative.
Il reprit :
— Gristi, si j'avais des monacos comme
vous, c'est moi qui ne m'amuserais pas à
courir les routes comme ça la nuit. Ça n'est
pas sûr par ici .
Il me regardait de côté et je me deman-
dais si ce n'était pas tout de même un mal-
faiteur très malin qui ne voulait pas courir
de risque inutile.
Puis il me rassura en murmurant :
— Un peu moins vite, s'il vous plaît.
C'est lourd, mon paquet.
Les premières maisons d'Asnières appa-
raissaient.
— Me voilà presque arrivé, dit-il, nous
12 LE COLPORTEUR
ne couchons pas à la boutique : elle est
gardée la nuit par un chien, mais un chien
qui vaut quatre hommes. Et puis les loge-
ments sont trop chers dans le cœur de la
ville. Mais écoutez-moi, monsieur, vous
m'avez rendu un fier service, car je n'ai
pas le cœur tranquille, moi, sur les routes
avec mon sac. Eh bien, vrai, vous allez
monter chez moi boire un vin chaud avec
ma femme, si elle se réveille, car elle a le
sommeil dur, et elle n'aime pas ça, qu'on la
réveille. Puis, sans mon sac je ne crains
plus rien, je vous reconduis aux portes de
la ville avec mon gourdin.
Je refusai, il insista, je m'obstinai, il
s'acharna avec une telle peine, un tel dé-
sespoir sincère, une telle expression de
regret, car il ne s'exprimait pas mal, me
demandant d'un air blessé « si c'était que
je ne voulais pas boire avec un homme
LE COLPORTEUR 13
comme lui », que je finis par céder et le
suivis par un chemin désert vers une de ces
grandes maisons délabrées qui forment la
banlieue des banlieues.
Devant ce logis j'hésitai. Cette haute
baraque de plâtre avait l'air d'un repaire
de vagabonds, d'une caserne de brigands
suburbains. Mais il me fit passer le pre-
niier en poussant la porte qui n'était point
fermée. Il me pilota par les épaules, dans
une obscurité profonde, vers un escalier que
je cherchais des pieds et des mains, avec la
peur légitime de tomber dans un trou de cave.
Quand j'eus rencontré la première mar-
che, il me dit : « Montez, c'est au sixième. »
En fouillant dans ma poche, j'y découvris
une boite d'allumettes-bougies, et j'éclairai
cette ascension. Il me suivait en soufflant
sous son sac, répétant : « C'est haut ! c'est
haut! »
14 LE COLPORTEUR
Quand nous fûmes au sommet de la
maison, il chercha sa clef, attachée avec
une ficelle dans Tintérieup de son vête-
ment, puis il ouvrit sa porte et me fit en-
trer.
C'était une chambre peinte à la chaux,
avec une table au milieu, six chaises et une
armoire de cuisine contre les murs.
— Je vais réveiller ma femme, dit-il,
puis je descendrai à la cave chercher du vin ;
il ne se garde pas ici.
11 s'approcha d'une des deux portes qui
donnaient dans cette première pièce et il
appela : « Bluette ! Bluette I » Bluette ne
répondit pas. Il cria plus fort : « Bluette !
Bluette ! » Puis, tapant sur la planche à
coups de poing, il murmura : « Te réveil-
leras-tu, nom d'un nom ! >>
11 attendit, colla son oreille à la serrure
et reprit, calme : «Bah ! faut la laisser dor-
LE COLPORTEUR lo
mir si elle dort. Je vas chercher le vin,
attendez-moi deux minutes. »
Il sortit. Je m'assis résigné.
Qu'étais-je venu faire là? Soudain, je
tressailhs. Car on parlait bas, on remuait
doucement, presque sans bruit, dans la
chambre de la femme .
Diable I N'étais-je pas tombé dans un
guet-apens ? Gomment ne s'était-elle pas
réveillée, cette Bluette, au bruit qu'avait fait
son inari, aux coups qu'il avait frappés sur
la porte? N'était-ce pas un signal pour dire
aux complices : — « Il y a un pante dans
la boîte. Je vas garder la sortie. Affaire à
vous. » Certes, on s'agitait de plus en plus,
on toucha la serrure ; on fit tourner la clef.
Mon cœur battait. Je me reculai jusqu'au
fond de l'appartement en me disant : « Al-
lons défendons-nous ! » et saisissant une
chaise de bois à deux mains par le dos-
16 LE COLPORTEUR
sier, je me préparai à une lulte éner-
gique.
Laporte s'entr'ouvrit, une main parut qui
la maintenait entre-bàillée, puis une fête,
une tête d'homme coiffée d'un chapeau de
feutre rond se glissa entre le battant et le
mur, et je vis deux yeux qui mei'egardaient.
Puis, si vite que je n'eus pas le temps de
faire un mouvement de défense; l'individu,
le malfaiteur présumé, un grand gars, nu-
pieds, vêtu à la hâte, sans cravate, ses sou-
liers à la main, un beau gars, ma foi, un
demi-monsieur, bondit vers la sortie et dis-
parut dans l'escalier.
Je me rassis, l'aventure devenait anm-
sanle. Et j'attendis le mari qui fut . long-
temps à trouver son vin. Je. l'entendis enlin
qui montait l'escalier et le bruit de ses pas
me fit rire, d'un de ces rires solitaires qui
sont si durs à comprimer.
LE COLPORTEUR 1~
Il entra, portant deux bouteilles, puis me
demanda :
— Ma femme dort toujours. Vous ne l'a-
vez pas entendue remuer ?
Je devinai l'oreille collée contre la porte,
et je dis :
— Non, pas du tout.
Il appela de nouveau :
— Pauline.
Elle ne répondit rien, ne remua pas. Il
revint à moi, s'expliquant :
— Voyez-vous, c'est qu'elle n'aime pas
ça quand je reviens dans la nuit boire un
coup avec un ami.
— Alors, vous croyez qu'elle ne dort
pas ?
■ — Pour sûr, qu'elle ne dort plus.
Il avait l'air mécontent.
— Eh bien ! trinquons, dit-il.
Et il manifesta tout de suite l'intention
IH LE COLPORTEUR
de vider les deux bouteilles. Tune après
l'autre, là, tout doucement.
Je fus énergique, cette fois. Je bus un
verre, puis je me levai. Il ne parlait plus
de m'accompagner, et regardant avec un
air dur, un air d'homme du peuple fâché,
un air de brute en qui la violence dort, la
porte de sa femme, il murmura :
— Faudra bien qu'elle ouvre quand vous
serez parti.
Je le contemplais, ce poltron devenu fu-
rieux sans savoir pourquoi, peut-être par
un obscur pressentiment, un instinct de
mâle trompé qui n'aime pas les portes fer-
mées. Il m'avait parlé d'elle avec ten-
dresse; maintenant il allait la battre assuré-
ment.
Il cria encore une fois en secouant la
serrure :
— Pauline !
LE COLPORTEUR 19
Une voix qui semblait s'éveiller, répondit
derrière la cloison :
— Hein, quoi?
-r- Tu m'as pas entendu rentrer ?
— Non, je dormais, fiche-moi la paix.
• — Ouvre ta porte.
— Quand tu seras seul. J'aime pas que
tu amènes des hommes pour boire dans la
maison la nuit.
Alors je m'en allai, trébuchant dans
l'escalier, comme l'autre était parti, dont
je fus le comphce. Et en me remettant en
route vers Paris, je songeai que je venais
de voir dans ce taudis une scène de l'éter-
nel drame qui se joue tous les jours, sous
toutes les formes, dans tous les mondes.
AUPRES D'UN MORT
Il s'en allait mourant, comme meurent
les poitrinaires. Je le voyais chaque jour
s'asseoir, vers deux heures, sous les fenê-
tres de l'hôtel, en face de la mer tranquille,
sur un banc de la promenade. Il restait
quelque temps immobile dans la chaleur du
soleil, contemplant d'un œil morne la Médi-
terranée. Parfois il jetait un regard sur la
haute montagne aux sommets vaporeux,
qui enferme Menton ; puis il croisait, d'un
mouvement très lent, ses longues jambes,
si maigres qu'elles semblaient deux os,
!2 AUPRES D'UN MORT
lutour desquels lloltait le drap du pantalon,
it il ouvrait un livre, toujours le môme.
Alors il ne remuait plus, il lisait, il lisait
le Toeil et de la pensée ; tout son pauvre
corps expirant semblait lire, toute son âme
s'enfonçait, se perdait, disparaissait dans
ce livre jusqu'à l'heure où l'air rafraîchi le
faisait un peu tousser. Alors il se levait et
[•entrait.
C'était un grand Allemand à barbe
blonde, (]ui déjeunait et dînait dans sa
chambre, et ne parlait à personne.
Une vague curiosité m'attira vers lui. Je
m'assis un jour à son coté, ayant pris aussi,
pour me donner une contenance, un volume
des poésies de Musset.
Et je me mis à parcourir llo/Ut.
Mon voisin me dit tout à coup, en bon
français :
— Savez-vous l'allemand, monsieur?
AUPRÈS D'UN MORT • 23
— Nullement, monsieur,
— Je le regrette. Puisque le hasard nous
met cote à côte, je vous aurais prêté, je
vous aurais fait voir une chose inestimable :
ce hyre que je tiens là.
— Qu'est-ce donc?
— C'est un exemplaire de mon maître
Schopenhauer, annoté de sa main. Toutes
les marges, comme vous le voyez, sont
couvertes de son écriture.
Je pris le livre avec respect et je con-
templai ces formes incompréhensibles pour
moi, mais qui révélaient l'immortelle pensée
du plus grand saccageur de rêves qui ait
passé sur la terre.
Et les vers de Musset éclatèrent dans ma
mémoire :
Dors-tu coulent, Voltaire, et ton hideux sourii'o
Voltiee-t-il encor sur tes os décharnés?
24 AUPRES DLW MORT
Et je comparais involontairemenf le sar-
casme enfantin, le sarcasme religieux de
Voltaire à l'irrésistible ironie du philosophe
allemand dont l'influence est désormais
inefl'açable.
Qu'on proteste et qu'on se fâche, qu'on
s'indigne ou qu'on s'exalte, Schopenhauer
a marqué l'humanité du sceau de son
dédain et de son désenchantement.
Jouisseur désabusé, il a renversé les
croyances, les espoirs, les poésies, les chi-
mères, détruit les aspirations, ravagé la
confiance des âmes, tué l'amour, abattu le
culte idéal de la femme, crevé les illusions
des cœurs, accompli la plus gigantesque
besogne de sceptique qui ait jamais été
faite. 11 a tout traversé de sa moquerie, et
tout vidé. Et aujourd'hui même, ceux qui
l'exècrent semblent porter, malgré eux, en
leurs esprits, des parcelles de sa pensée.
AUPRES D'UN MORT :;:«
— Vous avez donc connu particulière-
ment Schopenhauer ? dis-je à T Allemand.
Il sourit tristement.
— Jusqu'à sa mort, monsieur.
Et il me parla de lui, il me raconta l'im-
pression presque surnaturelle que faisait cet
être étrange à tous ceux qui l'approchaient.
11 me dit l'entrevue du vieux démolis-
seur avec un politicien français, républi-
cain doctrinaire, qui voulut voir cet homme
et le trouva dans une brasserie tumultueuse,
assis au milieu de disciples, sec, ridé, riant
d'un inoubliable rire, mordant et déchirant
les idées et les croyances d'une seule parole,
comme un chien d'un coup de dents déchire
les tissus avec lesquels il joue.
Il me répéta le mot de ce Français, s'en
■ allant effaré, épouvanté et s'écriant :
»< J'ai cru passer une heure avec le
diable. »
26 AUPRÈS D'UN MORT
Puis il ajouta :
— Il avait en effet, monsieur, un effrayant
sourire qui nous fit peur, même après sa
mort. C'est une anecdote presque inconnue
que je peux vous conter si elle vous inté-
resse.
Et il commença, d'une voix fatiguée, que
des quintes de toux interrompaient par
moments :
— Schopenhauer venait de mourir, et il
fut décidé que nous le veillerions tour à tour,
deux par deux, jusqu'au matin.
Il était couché dans une grande chambre
très simple, vaste et sombre. Deux bougies
brûlaient sur la table de nuit.
C'est à minuit que je pris la garde, avec
un de nos camarades. Les deux amis que
AUPRÈS D'UN MORT 21
nous remplacions sortirent, et nous vînmes
nous asseoir au pied du lit.
La figure n'était point changée. Elle riait.
Ce pli que nous connaissions si bien se
creusait aux coins des lèvres, et il nous
semblait quïl allait ouvrir les yeux, remuer,
parler. Sa pensée ou plutôt ses pensées nous
enveloppaient ; nous nous sentions plus que
jamais dans l'amosphère de son génie, en-
vahis, possédés par lui. Sa domination nous
semblait même plus souveraine maintenant
qu'il était mort. Ln mystère se mêlait à la
puissance de cet incomparable esprit.
Le corps de ces hommes-là disparaît, mais
ils restent, eux; et, dans la nuit qui suit
l'arrêt de leur cœur, je vous assure, mon-
sieur, qu'ils sont effrayants.
Et, tout bas, nous parlions de lui, nous
rappelant des paroles, des formules, ces
surprenantes maximes qui semblent des
■2>^ AUPRES D'UN MORT
lumières jetées, par quelques mots, dans les
ténèbres de la Vie inconnue. .
— Il me semble qu'il va parler, dit mon
camarade. Et nous regardions, avec une
inquiétude touchant à la peur, le visage im-
mobile et riant toujours.
Peu à peu nous nous sentions mal à Taise,
oppressés, défaillants. Je balbutiai :
— Je ne sais pas ce que j'ai, mais je t'as-
sure que je suis malade.
Et nous nous aperçûmes alors que le
cadavre sentait mauvais.
Alors mon compagnon me proposa de
passer dans la chambre voisine, en laissant
la porte ouverte ; et j'acceptai.
Je pris une des bougies qui brûlaient sur
la table de nuit et je laissai la seconde, et
nous allâmes nous asseoir à l'autre bout de
l'autre pièce, de façon à voir de notre place
le lit et le mort, en pleine lumière.
AUPRÈS DUN MORT 29
Mais il nous obsédait toujours; on eût
dit que son être immatériel, dégagé, libre,
tout-puissant et dominateur, rôdait autour
de nous. Et parfois aussi l'odeur infâme du
corps décomposé nous arrivait, nous péné-
trait, écœurante et vague.
Tout à coup, un frisson nous passa dans
les os : un bruit, un petit bruit était venu
de la chambre du mort. Nos regards furent
aussitôt sur lui, et nous vîmes, oui, mon-
sieur, nous vîmes parfaitement, l'un et
l'autre, quelque chose de blanc courir sur
le lit, tomber à terre sur le tapis, et dis-
paraître sous un fauteuil.
Nous fûmes debout avant d'avoir eu le
temps de penser à rien, fous d'une terreur
stupide, prêts à fuir. Puis nous nous som-
mes regardés. Nous étions horriblement
pâles. Nos cœurs battaient à soulever le
drap de nos habits. Je parlai le premier.
30 AUPRÈS D'UN MORT
— Tu as vu?...
— Oui, j'ai vu,
— Est-ce qu'il n'est pas mort ?
— Mais puisqu'il entre en putréfaction ?
— Qu'allons-nous faire?
Mon compagnon prononça en hésitant :
— 11 faut aller voir.
Je pris notre bougie, et j'entrai le pre-
mier, fouillant de l'œil toute la grande pièce
aux coins noirs. Rien ne remuait plus; et
je m'approchai du lit. Mais je demeurai
saisi de stupeur et d'épouvante : Schopen-
hauer ne riait plus ! Il grimaçait d'une hor-
rible façon, la bouche serrée, les joues
creusées profondément. Je balbutiai :
— Il n'est pas mort !
Mais l'odeur épouvantable me montait
au nez, me suffoquait. Et je ne remuais
plus, le regardant fixement, effaré comme
devant une apparition.
AUPRÈS D'UN MORT 31
Alors mon compagnon, ayant pris l'autre
bougie, se pencha. Pais il me toucha le bras
sans dire un mot. Je suivis son regard, et
j'aperçus à terre, sous le fauteuil à côté du
lit, tout blanc sur le sombre tapis, ouvert
comme pour mordre, le râtelier de Scho-
penhauer.
Le travail de la décomposition, desser-
rant les mâchoires, l'avait fait jaillir de la
bouche.
J'ai eu vraiment peur ce jour-là, mon-
sieur.
Et, comme le soleil s'approchait de la
mer étincelante, l'Allemand phtisique se
leva, me salua, et regagna l'hôtel.
LÀ SERRE
M. et M'"*^ Lerebour avaient le même
âge. Mais monsieur paraissait plus jeune,
bien qu'il fût le plus affaibli des deux. Ils
vivaient près de Mantes dans une jolie
campagne qu'ils avaient créée après for-
tune faite en vendant des rouenneries.
La maison était entourée d'un beau jar-
din contenant basse-cour, kiosques chinois et
une petite serre tout au bout de la propriété.
M. Lerebour était court, rond et jovial,
d'une jovialité de boutiquier bon vivant. Sa
femme maigre, volontaire et toujours mé-
34 LA SERRE
contente, n'était point parvenue • à vaincre
la bonne humeur de son mari. Elle se tei-
gnait les cheveux, lisait parfois des romans
qui lui faisaient passer des rêves dans
Tàme, bien qu'elle aQectât de mépriser ces
sortes d'écrits. On la déclarait passionnée
sans qu'elle eût jamais rien fait pour auto-
riser cette opinion. Mais son époux disait
parfois : « Ma femme, c'est une gaillarde ! »
avec un certain air entendu qui éveillait
des suppositions..
Depuis quelques années cependant elle
se montrait agressive avec M. Lerebour,
toujours irritée et dure, comme si un cha-
grin secret et inavouable l'eût torturée. Une
sorte de mésintelligence en résulta. Ils ne
se parlaient plus qu'à peine, et madame,
qui s'appelait Palmyre, accablait sans cesse
monsieur, qui s'appelait Gustave, de com-
pliments désobligeants, d'allusions blés-
LA SERRE 35
santés, de paroles acerbes, sans raison
apparente.
Il courbait le dos, ennuyé mais gai quand
même, doué d'un tel fond de contentement
qu'il prenait son parti de ces tracasseries
intimes. 11 se demandait cependant quelle
cause inconnue pouvait aigrir ainsi de plus
en plus sa compagne,, car il sentait bien que
son irritation avait une raison cachée, mais
si difficile à pénétrer qu'il y perdait ses ef-
forts.
Il lui demandait souvent : « Voyons, ma
bonne, dis-moi ce que tu as contre moi? Je
sens que lu me dissimules quelque chose. »
Elle répondait invariablement : « Mais je
n'ai rien, absolument rien. D'ailleurs si
j'avais quelque sujet de mécontentement,
ce serait à toi de le deviner. Je n'aime pas
les hommes qui ne comprennent rien, qui
sont tellement mous et incapables qu'il faut
30 LA SERRE
venir à leur aide pour qu'ils saisissent la
moindre des choses. »
Il murmurait découragé : « Je vois bien
que tu ne veux rien dire. »
Et il s'éloignait en cherchant le mystère.
Les nuits surtout devenaient très pénibles
pour lui : car ils partageaient toujours le
même lit, comme on fait dans les bons et
simples ménages. Il n'était point alors de
vexations dont elle n'usât à son égard. Elle
choisissait le moment où ils étaient étendus
côte à côte pour l'accabler de ses railleries
les plus vives. Elle lui reprochait principa-
lement d'engraisser : « ïu tiens toute la
place, tant tu deviens gros. Et tu me sues
dans le dos comme du lard fondu. Si tu
crois que cela m'est agréable ! »
Elle le forçait à se relever sous le moindre
prétexte, l'envoyant chercher en bas un jom*-
nal qu'elle avait oublié, ou la bouteille
LA SERRE 37
d'eau de fleur d'oranger qu'il ne trouvait
pas, car elle l'avait cachée. Et elle s'écriait
d'un ton furieux et sarcastique: (( ïu devrais
pourtant savoir où on trouve ça, grand
nigaud ! » Lorsqu'il avait erré pendant une
heure dans la maison endormie et qu'il
remontait les mains vides elle lui disait pour
tout remerciement : « Allons, recouche-toi,
ça te fera maigrir de te promener un peu,
tu deviens flasque comme une éponge. »
Elle le réveillait à tout moment en affir-
mant qu'elle souffrait de crampes d'esto-
mac et exigeait qu'il lui frictionnât le ventre
avec de la flanelle imbibée d'eau de Colo-
gne. 11 s'efforçait de la guérir, désolé de la
voir malade ; et il proposait d'aller réveiller
Céleste, leur bonne. Alors elle se fâchait
tout à fait, criant : « Faut-il (ju'ii soit bète.
ce dindon-là. Allons ! c'est fini, je n'ai plus
mal, rendors-loi, grande chiffe. »
3« LA SERRE
Il demandait : « C'est bien sûr que tu ne
souffres plus"? »
Elle lui jetait durement dans la figure :
« Oui, tais-toi, laisse-moi dormir. Ne m'em-
bête pas davantage. Tu es incapable de
rien faire, même de frictionner une femme. »
11 se désespérait : « Mais... ma chérie... »
Elle s'exaspérait : « Pas.de mais... Assez,
n'est-ce pas. Ficlie-moi la paix, mainte-
nant... »
Et elle se tournait vers le mur.
Or une nuit, elle le secoua si brusque-
ment, qu'il fit un bond de peur et se trouva
sur son séant avec une rapidité qui ne lui
était pas habituelle.
Il balbutia : « Quoi ?... Qu'y a-t-il ?... »
Elle le tenait par le bras et le pinçait à le
faire crier. Elle lui souffla dans l'oreille :
« J'ai entendu du bruit dans la maison. »
Accoutumé aux fréquentes alertes de
LA SERRE 39
M™^ Lerebour, il ne s'inquiéta pas outre
mesure, et demanda tranquillement : « Quel
bruit, ma chérie ? »
Elle tremblait, comme affolée, et répon-
dit : « Du bruit... mais du bruit... des
bruits de pas... Il y a quelqu'un. »
Il demeurait incrédule : « Quelqu'un ? Tu
crois ? Mais non ; tu dois te tromper. Qui
veux-tu que ce soit d'ailleurs ? »
Elle frémJssait: « Qui?... qui?... Mais
des voleurs, imbécile ! »
Il se renfonça doucement dans ses draps :
a Mais non, ma chérie, il n'y a personne,
tu as rêvé, sans doute. »
Alors , elle rejeta la couverture , et ,
sautant du lit, exaspérée : « Mais tu es
donc aussi lâche qu'incapable ! Dans tous
les cas, je ne me laisserai pas massacrer
grâce à ta pusillanimité. »
Et saisissant les pinces de la cheminée,
iO LA SERRE
elle se porta debout, devant la porte
verrouillée, dans une attitude de com-
bat.
Emu par cet exemple de vaillance, hon-
teux peut-être, il se leva à son tour en
rechignant, et sans quitter son bonnet de
coton, il prit la pelle et se plaça vis-à-vis de
sa moitié.
Ils attendirent vingt minutes dans le plus
grand silence. Aucun bruit nouveau ne
troubla le repos de la maison. Alors, ma-
dame, furieuse, regagna son lit en décla-
rant : '(Je suis sûre pourtant qu'il y avait
quelqu'un. »
Pour éviter quelque querelle, il ne fil au-
cune allusion pendant le jour à celte
panique.
Mais, la nuit suivante, M'"*^ Lerebour
réveilla son mari avec plus de violence
encore (jue la veille et, haletante, elle
LA SERRE 41
bégayait : « Gustave, Gustave, on vient
d'ouvrir la porte du jardin. »
Etonné de cette persistance, il crut sa
femme atteinte de somnambulisme et il
allait s'efforcer de secouer ce sommeil dan-
,G:eréux quand il lui sembla entendre, en
effet, un bruit léger sous les murs de la
maison.
11 se leva, courut à la fenêtre, et il vit,
oui, il vit une ombre blanche qui traversait
vivement une allée.
Il murmura, défaillant : « Il y a quel-
qu'un. » Puis il reprit ses sens, s'affer-
mit, et soulevé tout à coup par une formi-
dable colère de propriétaire dont on a violé
la clôture, il prononça : « Attendez, atten-
dez, vous allez voir. »
Il s'élança vers le secrétaire, l'ouvrit,
prit son revolver, et se précipita dans l'es-
calier.
42 LA SERRE
Sa femme éperdue le suivait en criant :
« Gustave, Gustave, ne m'abandonne pas,
ne me laisse pas seule. Gustave ! Gus-
tave! »
Mais il ne Técoutait guère ; il tenait déjà
la porte du jardin.
Alors elle remonta bien vite se barrica-
der dans la chambre conjugale.
Elle attendit cinq minutes, dix minutes,
un quart d'heure. Une terreur folle l'enva-
hissait. Us l'avaient tué sans doute, saisi,
garrotté, étranglé. Elle eût mieux aimé en-
tendre retentir les six coups de revolver,
savoir qu'il se battait, qu'il se défendait.
Mais ce grand silence, ce silence effrayant
de la campagne la bouleversait.
Elle sonna Céleste, Céleste ne vint pas,
ne répondit point. Elle sonna de nouveau,
LA SERRE 4;{
défaillante, prête à perdre connaissance.
La maison entière demeura muette.
Elle colla contre la vitre son front brû-
lant, cherchant à pénétrer les ténèbres du
dehors. Elle ne distinguait rien que les
ombres plus noires des massifs cà côté des
traces grises des chemins.
La demie de minuit sonna. Son mari était
absent depuis quarante-cinq minutes. Elle
ne le reverrait plus! Non! certainement
elle ne le reverrait plus ! Et elle tomba à
genoux en sanglotant.
Deux coups légers contre la porte de la
chambre la firent se redresser d'un bond.
M. Lerebour l'appelait : « Ouvre donc,
Palmyre, c'est moi. » Elle s'élança, ouvrit,
et debout devant lui, les poings sur les
hanches, les yeux encore pleins de larmes :
'( D'où viens-tu, sale bête ! Ah ! tu me laisses
comme ça à crever de peur toute seule,
t4 LA SERRE
ail 1 lu ne l'inquiètes pas plus de moi que
si je n'existais pas... »
Il avait refermé la porte ; et il riait, il
riait comme un fou. les deux joues fendues
par sa bouche, les mains sur son ventre,
les yeux humides.
M"^*" Lerebour, stupéfaite, se tut.
Il bégayait : « Celait... c'était... Céleste
qui avait un... un... un rendez-vous dans
la serre... Si tu savais ce que... ce que...-
ce que j'ai vu... »
Elle était devenue blême, étouffant d'in-
dignation. « Hein?... tu dis?... Céleste?...
chez moi?... dans ma... ma... ma maison...
dans ma. . . ma... dans ma serre. Et tu n'as
pas tué l'homme, un compHce ! Tu avais
un revolver et tu ne l'as pas tué... Chez
moi... chez moi... »
Elle s'assit, n'en pouvant plus.
Il battit un entrechat, fit les castagnettes
LA SERRE 4:;
avec ses doigts, claqua de la langue, et,
riant toujours : « Si tu savais... si tu
savais... »
Brusquement, il lembrassa.
Elle se débarrassa de lui. Et la voix cou-
pée par la colère : '< Je ne veux pas que
cette fille reste un jour de plus chez moi,
tu entends? Pas un jour... pas une heure.
(Juand elle va rentrer, nous allons la jeter
dehors... »
M. Lerebour avait saisi sa femme par la
taille et il lui plantait des rangs de baisers
dans le cou, des baisers à bruits, comme
jadis. Elle se tut de nouveau, percluse d'é-
tonnement. Mais lui, la tenant à pleins bras,
l'entraînait doucement vers le lit...
Vers neuf heures et demie du matin,
Céleste, étonnée de ne pas voir encore ses
46 LA SERRE
maîtres qui se levaient toujours de bonne
heure, vint frapper doucement à leur porte.
Us étaient couchés, et ils causaient gaie-
m ent côte à côte. Elle demeura saisie, et
demanda : «Madame, c'est le café au lait. »
M"^® Lerebour prononça d'une voix très
douce : « Apporte-le ici, ma fille, nous
sommes un peu fatigués, nous avons très
mal dormi. »
A peine la bonne fut-elle sortie que
M. Lerebour se remit à rire en chatouillant
sa femme et répétant : « Si tu savais ! Oh !
si tu savais. » Mais elle lui prit les mains :
« Voyons, reste tranquille, mon chéri, si
tu ris tant que ça, tu vas te faire du mal. »
Et elle l'embrassa, doucement, sur les
yeux.
M™*^ Lerebour n'a plus d'aigreurs. Par les
LA SERRE il
nuits claires quelquefois, les deux époux
vont, à pas furtifs, le long des massifs et
des plates-bandes jusqu'à la petite serre au
bout du jardin. Et ils restent là blottis l'un
près de l'autre contre le vitrage comme
s'ils regardaient au dedans une chose
étrange et pleine d'intérêt.
Ils ont augmenté les gages de Céleste.
M. Lerebour a maigri.
UN DUEL
La guerre était finie; les Allemands oc-
cupaient la France ; le pays palpitait comme
un lutteur vaincu tombé sous le genou du
vainqueur.
De Paris affolé, affamé, désespéré, les
premiers trains sortaient, allant aux fron-
tières nouvelles, traversant avec lenteur les
campagnes et les villages. Les premiers
voyageurs regardaient par les portières les
plaines ruinées et les hameaux incendiés.
Devant les portes des maisons restées de-
bout, des soldats prussiens, coiffés du cas-
oO UN DUEL
que noir à la pointe .de cuivre, fumaient
leur pipe, à cheval sur des chaises. D'au-
tres travaillaient ou causaient comme s'ils
eussent fait partie des familles. Quand on
passait les villes, on voyait des régiments
entiers manœuvrant sur les places, et, mal-
gré le bruit des roues, les commandements
rauques arrivaient par instants.
M. Dubuis, qui avait fait partie de la
garde nationale de Paris pendant toute la
durée du siège, allait rejoindre en Suisse
sa femme et sa fdle, envoyées par prudence
à l'étranger, avant l'invasion.
La famine et les fatigues n'avaient point
diminué son gros ventre de marchand riche
et pacifique. Il avait subi les événements
terribles avec une résignation désolée et
des phrases amères sur la sauvagerie des
hommes. Maintenant qu'il gagnait la fron-
tière, la guerre finie, il voyait pour la pre-
UN DUEL o\
mière fois des Prussiens, bien qu'il eût fait
son devoir sur les remparts et monté bien
des gardes par les nuits froides.
Il regardait avec une terreur irritée ces
hommes armés et barbus installés comme
chez eux sur la terre de France, et il se
sentait à l'àme une sorte de fièvre de pa-
triotisme impuissant, en même temps que
ce grand besoin, que cet instinct nouveau
de prudence qui ne nous a plus quittés.
Dans son compartiment, deux Anglais,
venus pour voir, regardaient de leurs yeux
tranquilles et curieux. Ils étaient gros aussi
tous deux et causaient en leur langue, par-
courant parfois leur guide, qu'ils lisaient à
haute voix en cherchant à bien reconnaître
les lieux indiqués.
Tout à coup, le train s'étant arrêté à la
gare d'une petite ville, un officier prussien
monta avec son grand bruit de sabre sur le
o2 L'X DUEL
double marchepied du wagon. Il était grand,
serré dans son uniforme et barbu jusqu'aux
yeux. Son poil roux semblait flamber, et
ses longues moustaches, plus pâles, s'élan-
çaient des deux côtés du visage qu'elles
coupaient en travers.
Les Anglais aussitôt se mirent à le con-
templer avec des sourires de curiosité sa-
tisfaite, tandis que M. Dubuis faisait sem-
blant de lire un journal. Il se tenait blotti
dans son coin, comme un voleur en face
d'un gendarme.
Le train se remit en marche. Les Anglais
continuaient à causer, à chercher les lieux
précis des batailles; et soudain, comme
l'un d'eux tendait le bras vers l'horizon en
indiquant un village , l'officier prussien
prononça en français, en étendant ses
longues jambes et se renversant sur le
dos :
UN DUEL 53
— Ché tué touze Français tans ce fillage.
Ghé bris plus te cent brisonniers.
Les Anglais, tout à fait intéressés, de-
mandèrent aussitôt :
— Aoh ! comment s'appelé, cette vil-
la ge ?
Le Prussien répondit : « Pharsbourg ».
11 reprit :
— Ché bris ces bolissons de Français bar
les oreilles.
Et il regardait M. Dubuis en riant
orgueilleusement dans son poil.
Le train roulait, traversant toujours des
hameaux occupés. On voyait les soldats
allemands le long des routes, au bord des
champs, debout aux coins des barrières,
ou causant devant les cafés. Ils couvraient
la terre comme les sauterelles d'Afrique.
L'officier tendit la main :
— Si ch'afrais le gommandement ch'au-
;U Ux\ DUEL
rais bris Paris, et brûlé tout, et tué tout le
monde. Blus de France !
Les Anglais par politesse répondirent
simplement :
— Aoh y es.
11 continua :
— Tans vingt ans, toute l'Europe, toute,
abartiendra à nous. La Brusse blus forte
que tous.
Les Anglais inquiets ne répondaient plus.
Leurs faces, devenues impassibles, sem-
blaient de cire entre leurs longs favoris.
Alors l'officier prussien se mit à rire. Et,
toujours renversé sur le dos, il blagua. Il
blaguait la France écrasée, insultait les
ennemis à terre; il blaguait l'Autriche
vaincue naguère ; il blaguait la défense
acharnée et impuissante des départements ;
11 blaguait les mobiles, l'artillerie inutile. Il
annonça que Bismarck allait bâtir une ville
UN DUEL o.i
de fer avec les canons capturés. Et soudain
il mit ses bottes contre la cuisse de M. Du-
buis, qui détournait les yeux, rouge jus-
f
qu'aux oreilles.
Les Anglais semblaient devenus indiffé-
rents à tout, comme s'ils s'étaient trouvés
brusquement renfermés dans leur lie, loin
des bruits du monde.
L'officier tira sa pipe et, regardant fixe-
ment le Français :
— Vous n'auriez bas de tabac ?
M. Dubuis répondit :
— Non, monsieur,
L'Allemand reprit :
— Je fous brie t'aller en acheter gand le
gonvoi s'arrêtera.
Et il se mit à rire de nouveau :
— Je vous tonnerai un bourboire.
Le train siffla, ralentissant sa marche.
o6 U^ DUEL
On passait devant les bâtiments incendiés
d'une gare ; puis on s'arrêta tout à fait.
L'Allemand ouvrit la portière et, prenant
par le bras M. Dubuis :
— Allez faire ma gom mission, fite, fite !
Un détachement prussien occupait la sta-
tion. D'autres soldats regardaient, debout le
long des grilles de bois. La machine déjà
sifflait pour repartir. Alors, brusquement,
M. Dubuis s'élança sur le quai et, malgré
les gestes du chef de gare, il se précipita
dans le compartiment voisin.
Il était seul ! Il ouvrit son gilet, tant son
cœur battait, et il s'essuya le front, hale-
tant.
Le train s'arrêta de nouveau dans une
station. Et tout à coup l'officier parut à la
UN DUEL o7
portière et monta, suivi bientôt des deux
Anglais que la curiosité poussait. L'Alle-
mand s'assit en face du b'rançais et, riant
toujours :
— Fous n'afez pas foulu faire ma gom-
mission.
M. Dubuis répondit :
— Non, monsieur.
Le train venait de repartir.
L'officier dit :
— Ghe fais gouper foire moustache pour
bourrer ma pipe.
Et il avança la main vers la figure de son
voisin.
Les Anglais, toujours impassibles, regar-
daient de leurs yeux fixes.
Déjà, l'Allemand avait pris une pincée de
poils et tirait dessus, quand M. Dubuis d'un
revers de main lui releva le bras, et, le sai-
sissant au collet, le rejeta sur la banquette.
58 UN DUEL
Pais, fou de colère, les tempes gonflées, les
yeux pleins de sang, l'étranglant toujours
d'une main, il se mit avec l'autre, fermée, à
lui taper furieusement des coups de poing
par la ligure. Le Prussien se débattait,
tâchait de tirer son sabre, d'étreindre son
adversaire couché sur lui. Mais M. Dubuis
l'écrasait du poids énorme de son ventre, et
tapait, tapait sans repos, sans prendre
haleine, sans savoir oii tombaient ses coups.
Le sang coulait ; l'Allemand, étranglé, râlait,
crachait ses dents, essayait, mais en vain,
de rejeter ce gros homme exaspéré, qui
l'assommait.
Les Anglais s'étaient levés et rappro-
chés pour mieux voir. Ils se tenaient de-
bout, pleins de joie et de curiosité, prêts à
parier pour ou contre chacun des combat-
tants.
Et soudain M. Dubuis, épuisé par un
UN DUEL 50
pareil effort, se releva et se rassit sans dire
un mot.
Le Prussien ne se jeta pas sur lui, tant
il demeurait effaré, stupide d'étonnement
et de douleur. Quand il eut repris haleine,
il prononça : • ,
— Si fous ne foulez pas me rentre raison
avec le bistolet, che vous tuerai.
M. Dubuis répondit :
— Quand vous voudrez. Je veux bien.
L'Allemand reprit :
— Foici la ville de Strasbourg, che bren-
drai deux officiers bour témoins, ché le
temps avant que le train rebarte.
M. Dubuis, qui soufflait autant que la
machine, dit aux Anglais :
— Voulez-vous être mes témoins ?
Tous deux répondirent ensemble :
— Aoh yes !
60 UN DUEL
Et le train s'arrêta.
En une minute, le Prussien avait trouvé
deux camarades qui apportèrent des pisto-
lets, et on gagna les remparts.
Les Anglais sans cesse tiraient leur
montre, pressant le pas, hâtant les pré-
paratifs, inquiets de l'heure pour ne point
manquer le départ.
M. Dubuis n'avait jamais tenu un pisto-
let. On le plaça à vingt pas de son ennemi.-
(Jn lui demanda :
— Etes-Yous prêt ?
En répondant « oui, monsieur », il s'a-
perçut qu'un des Anglais avait ouvert son
parapluie pour se garantir du soleil.
Une voix commanda :
— Feu 1
M. Dubuis tira, au hasard, sans atten-
dre, et il aperçut avec stupeur le Prussien
debout en face de lui qui chancelait, levait
UN DUEL 01
les bras, et tombait raide sur le nez. Il
l'avait tué.
Un Anglais cria un « Aoh » vibrant de
joie, de curiosité satisfaite et d'impatience
heureuse. L'autre, qui tenait toujours sa
montre à la main, saisit M. Dubuis par le
bras, et l'entraîna, au pas gymnastique,
vers la gare.
Le premier Anglais marquait le pas, tout
en courant, les poings fermés, les coudes
au corps.
— Une, deux ! une, deux !
Et tous trois de front trottaient, malgré
leurs ventres, comme trois grotesques d'un
journal pour rire.
Le train partait. Ils sautèrent dans leur
voiture. Alors, les Anglais, ôtant leurs
toques de voyage, les levèrent en les agi-
tant, puis, trois fois de suite, ils crièrent :
— Hip, bip, bip, hurrah !
02 UN DUEL
Puis,' ils tendirent gravement, Fun après
l'autre, la main droite à M. Dubuis, et ils
retournèrent s'asseoir côte à côte dans leur
coin.
UNE SOIREE
-Maître Saval, notaire à N^ernon, aimait
passionnément la musiaue. Jeune encore,
chauve déjà, rasé toujours avec soin, un peu
gros, comme il sied, portant un pince-nez
d'or au lieu des antiques lunettes, actif, ga-
lant et joyeux, il passait dans Yernon pour
un artiste. Il touchait du piano et jouait du
violon, donnait des soirées musicales oii
l'on interprétait les opéras nouveaux.
11 avait même ce qu'on appelle un filel de
voix, rien qu'un filet, un tout petit filet;
mais il le conduisait avec tant de goût que
64 UNE SOIREE
les « Bravo ! Exquis ! Surprenant ! Ado-
rable ! » jaillissaient de toutes les bou-
ches dès qu'il avait murmuré la dernière
note.
11 était abonné chez un éditeur de mu-
sique de Paris, qui lui adressait les nou-
veautés, et il envoyait de temps en temps à
la haute société de la ville des petits billets
ainsi tournés :
<( Vous êtes prié d'assister, lundi soir-,
» chez M, Sa val, notaire, à la première au-
» dition, à Vernon, du Sais. »
Quelques officiers, doués de jolie voix,
faisaient les chœurs. Deux ou trois dames
du cru chantaient aussi. Le notaire rem-
plissait le rôle de chef d'orchestre avec tant
de sûreté, que le chef de musique du ] 90^ de
ligne avait dit de lui, un jour, au café de
l'Europe :
— Oh! M. Saval, c'est un maître, il est
UNE SOIRÉE 0;î
bien malheureux qu'il n'ait pas embrassé
la caiTière des arts.
Quand on citait son nom dans un salon,
il se trouvait toujours quelqu'un pour décla-
rer :
— Ce n'est pas un amateur, c'est un ar-
tiste, un véritable artiste.
Et deux ou trois personnes répétaient,
avec une conviction profonde :
— Oh ! oui, un véritable artiste; en ap-
puyant beaucoup sur a véritable' » .
Chaque fois qu'une œuvre nouvelle était
interprétée sur une grande scène de Paris,
M. Saval faisait le voyage.
Or, l'an dernier, il voulut, selon sa cou-
tume, aller entendre Henri VI II. 11 prit
donc l'express qui arrive à Paris à quatre
heures et trente. minutes, étant résolu à re-
partir par le train de minuit trente-cinq,
pour ne point coucher à l'hôtel. Il avait en-
66 UNE SOIRÉE
dossé chez lui la tenue de soirée, habit noir
et cravate blanche, qu'il dissimulait sous
son pardessus au col relevé.
Dès qu'il eut mis le pied rue d'Amster-
dam, il se sentit tout joyeux. Il se disait :
-^Décidément l'air de Paris ne ressemble à
aucun air. Il a un je ne sais quoi de montant,
d'excitant, de grisant, qui vous donne une
drôle d'envie de gambader et de faire bien
autre chose encore. Dès que je débarque
ici, il me semble, tout d'un coup, que je
viens de boire une bouteille de Champagne.
Quelle vie on pourrait mener dans cette
ville, au milieu des artistes ! Heureux les
élus, les grands hommes qui jouissent de la
renommée dans une pareille ville ! Quelle
existence est la leur î
Et il faisait des projets; il aurait voulu
connaître quelques-uns de ces hommes cé-
lèbres, pour parler d'eux à Vernon et pas-
UNE SOIREE 67
ser de temps en temps une soirée chez eux
lorsqu'il venait à Paris.
Mais tout à coup une idée le frappa. Il
avait entendu citer de petits cafés des bou-
levards extérieurs, où se réunissaient des
peintres déjà connus, des hommes de let-
tres, même des musiciens, et il se mit à
monter vers Montmartre d'un pas lent.
11 avait deux heures devant lui. Il voulait
voir. Il passa devant les brasseries fréquen-
tées par les derniers bohèmes, regardant
les têtes, cherchant à deviner les artistes.
Enfin il entra au Rat-Mort, alléché par le
titre.
Cinq ou six femmes accoudées sur les
tables de marbre parlaient bas de leurs af-
faires d'amour, des querelles de Lucie avec
Hortense, de la gredinerie d'Octave. Elles
étaient mûres, trop grasses ou trop maigres,
fatiguées, usées. On les devinait presque
08 UNE SOIRÉE
chauves ; el elles buvaient des bocks comme
des hommes.
M. Saval s'assit loin d'elles, et attendit,
car l'heure de l'absinthe approchait.
Un grand jeune homme vint bientôt se
placer près djB lui. La patronne l'appela
M. a Romantin » . Le notaire tressaillit.
Est-ce ce Romantin qui venait d'avoir une
première médaille au dernier Salon?
]je jeune homme d'un geste fit venir le
garçon :
— Tu vas me donner à dîner tout de
suite, et puis tu porteras à mon nouvel ate-
lier, 15, boulevard de Chchy, trente bou-
teilles de bière et le jambon que j'ai com-
mandé ce matin. INous allons pendre la cré-
maillère.
M. Saval aussitôt se fit servir à dîner.
Puis il ôta son pardessus, montrant son ha-
bit et sa cravate blanche.
UNE SOIREE 09
Son voisin ne paraissait point le remar-
quer. Il avait pris un journal et lisait.
M. Sa val le regardait de coté, brûlant du
désir de lui parler.
Deux jeunes hommes entrèrent vêtus de
vestes de velours rouge, et portant des bar-
bes en pointe à la Henri 111. Ils s'assirent
en face deRomantin.
Le premier dit :
— C'est pour ce soir?
Romantin lui serra la main :
— Je te crois, mon vieux, et tout le
monde y sera. J'ai Ronnat, Guillemet, Ger-
vex, Réraud, Hébert, Duez, Glairin, Jean-
Paul Laurens; ce sera une fête épatante.
Et des femmes, tu verras ! Toutes les actrices
sans exception, toutes celles qui n'ont rien
à faire ce soir, bien entendu.
Le patron de l'établissement s'était ap-
proché.
70 UNE SOIRÉE
— Vous la pendez souvent, celte cré-
maillère?
Le peintre répondit :
— Je vous crois, tous les trois mois, à
chaque terme.
M. Saval n'y tint plus et d'une voix hési-
tante :
— Je vous demande pardon de vous dé-
ranger, monsieur, mais j'ai entendu pronon-
cer votre nom et je serais fort désireux de
savoir si vous êtes bien M. Romantin dont
j'ai tant admiré l'œuvre au dernier Salon.
L'artiste répondit :
— Lui-même, en personne, monsieur.
Le notaire alors fit un compliment bien
tourné, prouvant qu'il avait des lettres.
Le peintre séduit répondit par des poli-
tesses. On causa.
Romantin en revint à sa crémaillère, dé-
taillant les magnificences de la fête.
UNE SOIREE 71
M. Saval l'interrogea sur tous les hommes
qu'il allait recevoir, ajoutant :
. — Ce serait pour un étranger une extra-
ordinaire bonne fortune que de rencontrer,
d'un seul coup, tant de célébrités réunies
chez un artiste de votre valeur.
Romantin, conquis, répondit :
— Si ça peut vous être agréable, venez.
M. Saval accepta avec enthousiasme, pen-
sant :
— J'aurai toujours le temps de voir
Henri VIII.
Tous deux avaient achevé leur repas. Le
notaire s'acharna à payer les deux notes,
voulant répondre aux gracieusetés de son
voisin. Il paya aussi les consommations des
jeunes gens en velours rouge ; puis il sortit
avec son peintre.
Ils s'arrêtèrent devant une maison très
longue, et peu élevée, dont tout le premier
72 UNE SOIRÉE
étage avait l'air d'une serre interminable.
Six ateliers s'alignaient à la file, en façade
sur le boulevard.
Romantin entra le premier, monta l'es-
calier, ouvrit une porte, alluma une allu-
mette, puis une bougie.
Ils se trouvaient dans une pièce déme-
surée dont le mobilier consistait en trois
chaises, deux chevalets, et quelques esquis-
ses posées par terre, le long des murs,
M. Saval, stupéfait, restait immobile sur la
porte.
Le peintre prononça :
— Voilà, nous avons la place ; mais tout
est à faire.
Puis, examinant le haut appartement
nu, dont le plafond se perdait dans l'ombre,
il déclara :
— On pourrait tirer un grand parti de
cet ateher.
UNE SOIREE 73
Il en fit le tour en le contemplant avec la
plus grande attention, puis reprit :
— J'ai bien une maîtresse qui aurait pu
nous aider. Pour draper des étoffes, les
femmes sont incomparables. Mais je l'ai
envoyée à la campagne pour aujourd'hui,
afin de m'en débarrasser ce soir. Ce n'est
pas qu'elle m'ennuie, mais elle manque par
trop d'usage ; cela m'aurait gêné pour mes
invités.
Il réfléchit quelques secondes, puis ajouta :
— C'est une bonne fille, mais pas com-
mode. Si elle savait que je reçois du
monde, elle m'arracherait les yeux.
M. Saval n'avait point fait un mouve-
ment ; il ne comprenait pas.
L'artiste s'approcha de lui.
— Puisque je vous ai invité, vous allez
m'aider à quelque chose.
Le notaire déclara :
5
7i UNE SOIRÉE
— Usez de moi comme vous voudrez. Je
suis à votre disposition.
Romantin ôta sa jaquette.
— Eh bien, citoyen, à l'ouvrage. Nous
allons d'abord nettoyer.
Il alla derrière le chevalet, qui portait une
toile représentant un chat, et prit un balai
très usé.
— Tenez, balayez pendant que je vais
me préoccuper de l'éclairage.
M. Sa val prit le balai, le considéra et se
mit à frotter maladroitement le parquet en
soulevant un ouragan de poussière.
Romantin indigné l'arrêta :
— Vous ne savez donc pas balayer,
sacrebleu ! Tenez, regardez-moi.
Et il commença à rouler devant lui des
tas d'ordure grise, comme s'il n'eût fait que
cela toute sa vie ; puis il rendit le balai au
notaire, qui l'imita.
UNE SOIREE T5
En cinq minutes, une telle fumée de
poussière emplissait l'atelier que Romantin
demanda :
— Où Ôtes-Yous ? Je ne vous vois plus.
M. Saval, qui toussait, se rapprocha. Le
peintre lui dit :
— Comment vous y prendriez-vous pour
faire un lustre ?
L'autre abasourdi demanda :
— Quel lustre ?
— Mais un lustre pour éclairer, un lustre
avec des bougies.
Le notaire ne comprenait point. Il ré-
pondit :
— Je ne sais pas.
Le peintre se mit à gambader en jouant
des castagnettes avec ses doigts,
— Eh bien ! moi, j'ai trouvé, monsei-
gneur.
Puis il reprit avec plus de calme :
76 UNE SOIREE
— Vous avez bien cinq francs sur vous ?
M. Saval répondit :
— Mais oui.
L'artiste reprit :
— Eh bien ! vous allez m'acheter pour
cinq francs de bougies pendant que je vais
aller chez le tonneher.
Et il poussa dehors le notaire en habit.
Au bout de cinq minutes, ils étaient reve-
nus rapportant, l'un des bougies, l'autre un
cercle de futaille. Puis Romantin plongea
dans un placard et en tira une vingtaine de
bouteilles vides, qu'il attacha en couronne
autour du cercle. Il descendit ensuite em-
prunter une échelle à la concierge, après
avoir expliqué qu'il avait obtenu les faveurs
de la vieille femme en faisant le portrait de
son chat exposé sur le chevalet.
Lorsqu'il fut remonté avec un escabeau,
il demanda à M. Saval :
UNE SOIREE '1
— Etes-vous souple ?
L'autre sans comprendre répondit :
— Mais oui.
— Eh bien, vous allez grimper là-dessus
et m'attacher ce lustre-là à l'anneau du pla-
fond. Puis vous mettrez une bougie dans
chaque bouteille et vous allumerez. Je vous
dis que j"ai le génie de l'éclairage. Mais re-
tirez votre habit, sacrebleu ! vous avez l'air
d'un larbin.
La porte s'ouvrit brutalement ; une femme
parut, les yeux brillants, et demeura de-
bout sur le seuil.
Romantin la considérait avec une épou-
vante dans le regard.
Elle attendit quelques secondes, croisa
ses bras sur sa poitrine ; puis d'une voix
aiguë, vibrante, e.xaspérée :
— Ah I sale mufle, c'est comme ça que
tu me lâches ?
'8 UNE SOIREE
Romantin ne répondit pas. Elle reprit :
— Ahl gredin. Tu faisais le gentil encore
en m'en voyant à la campagne. Tu vas voir
un peu comme je vais l'arranger ta fête.
<)ui, c'est moi qui vais les recevoir tes
amis...
Elle s'animait:
— Je vais leur en flanquer par la figure
des bouteilles et des bougies...
Romantin prononça d'une voix douce :
— Mathilde...
Mais elle ne 1 écoutait pas. elle conti-
nuait :
— Attends un peu. mon gaillard, attends
un peu !
Romantin s'approcha, essayant de lui
prendre les mains :
— Mathilde...
Mais elle était lancée, maintenant; elle
allait, ^•idant sa hotte aux gros mots et son
UNE SOIREE 70
sac aux reproches. Cela coulait de sa bou-
che comme un ruisseau qui roule des or-
dures. Les paroles précipitées semblaient
se battre pour sortir. Elle bredouillait, bé-
gayait, bafouillait, retrouvant soudain de
la voix pour jeter une injure, un juron.
Il lui avait saisi les mains, sans qu'elle
s'en aperçût ; elle ne semblait même pas
le voir, tout occupée à parler, à soulager son
cœur. Et soudain elle pleura. Les larmes lui
coulaient des yeux sans qu'elle arrêtât le
flux de ses plaintes. Mais les mots avaient
pris des intonations criardes et fausses, des
notes mouillées, puis des sanglots l'inter-
rompirent. Elle repartit encore deux ou
trois fois, arrêtée soudain par un étrangle-
ment, et enfin se tut, dans un débordement
de larmes.
Alors il la serra dans ses bras, lui baisant
les cheveux, attendri lui-même.
80 UNE SOIRÉE
— Mathilde, ma petite Alathilde, écoute.
Tu vas être bien raisonnable. Tu sais, si je
donne une fête, c'est pour remercier ces
messieurs de ma médaille du Salon. Je ne
peux pas recevoir de femmes. Tu devrais
comprendre ça. Avec les artistes, ça n'est
pas comme avec tout le monde.
Elle balbutia dans ses pleurs :
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit ?
Il reprit :
— C'était pour ne pas te fâcher, ne point
te faire de peine. Ecoute, je vais te recon-
duire chez toi. Tu seras bien sage, bien
gentille, tu resteras tranquillement à m'at-
tendre dans le dodo et je reviendrai sitôt
que ce sera fini.
Elle niurmura :
— Oui, mais tu ne recommenceras
pas ?
— Non, je te le jure.
UNE SOIREE 81
Il se tourna vers M. Saval, qui venait
d'accrocher enfin le lustre :
— Mon cher ami, je reviens dans cinq
minutes. Si quelqu'un arrivait en mon
absence, faites les honneurs pour moi,
n'est-ce pas ?
Et il entraîna Mathilde, qui s'essuyait les
yeux et se mouchait coup sur coup.
Resté seul, M. Saval acheva de mettre
de Tordre autour de lui. Puis il alluma les
bougies et attendit.
Il attendit un quart d'heure, une demi-
heure, une heure. Komantin ne revenait
pas. Puis, tout à coup, ce fut dans l'escalier
un bruit effroyable, une chanson hurlée en
chœur par vingt bouches, et un pas rythmé
comme celui d'un régiment prussien. Les
secousses régulières des pieds ébranlaient
la maison tout entière. La porte s'ouvrit,
une foule parut. Hommes et femmes à la
82 UNE SOIREE
file, se tenant par les bras, deux par deux,
et tapant du talon en cadence, s'avancèrent
dans l'atelier comme un serpent qui se
déroule. Ils hurlaient :
Entrez dans mon établissement.
Bonnes d'enfants et soldats!...
M. Saval, éperdu, en grande tenue, res-
tait debout sous le lustre. La procession
l'aperçut et poussa un hurlement : « Un
larbin ! un larbin ! » Et se mit à tourner
autour de lui, l'enfermant dans un cercle
de vociférations. Puis on se prit par la main
et on dansa une ronde affolée.
11 essayait de s'expliquer :
— Messieurs... messieurs... mesdames.. .
Mais on ne l'écoutait pas. On tournait, on
sautait, on braillait.
A la fin la danse s'arrêta.
M. Saval prononça :
UNE SOIRÉE 83
— Messieurs...
Un grand garçon blond et barbu jusqu'au
nez lui coupa la parole :
— Gomment vous appelez- vous, mou
ami ?
Le notaire effaré prononça :
— Je suis M. Saval.
Une voix cria :
— Tu veux dire Baptiste.
Une femme dit :
— Laissez-le donc tranquille, ce garçon ;
il va se fâcher à la fm. Il est payé pour nous
servir et pas pour se faire moquer de lui.
Alors M. Saval s'aperçut que chaque
invité apportait ses provisions. L'un tenait
une bouteille et l'autre un pâté. Celui-ci un
pain, celui-là un jambon.
Le grand garçon blond lui mit dans les
bras un saucisson démesuré et commanda :
— Tiens, va dresser le buffet dans le
84 UNE SOIRÉE
coin, là-bas. Tu mettras los bouteilles à gau-
che et les provisions à droite.
Saval, perdant la tête, s'écria :
— Mais, messieurs, je suis un notaire !
Il y eut un instant de silence, puis un rire
fou. Un monsieur soupçonneux demanda :
— Gomment ètes-vous ici ?
11 s'expliqua, racontant son projet d'aller
à l'Opéra, son départ de Yernon, son arri-
vée à Paris, toute sa soirée.
On s'était assis autour de lui pour l'écou-
ter, on lui lançait des mots ; on l'appelait
Schéhérazade.
Romantin ne revenait pas. D'autres in-
vités arrivaient. On leur présentait M. Saval
pour quil recommençât son histoire. Il refu-
sait, on le forçait à raconter; on l'attacha
sur une des trois chaises, entre deux femmes
qui lui versaient sans cesse à boire. Il bu-
vait, il riait, il parlait, il chantait aussi. Il
UNE SOIREE h:\
voulut danser avec sa chaise, il tomba.
A partir de ce moment, il oublia tout. Il
lui sembla pourtant qu'on le déshabillait,
qu'on le couchait, et qu'il avait mal au
ereur.
Il faisait grand jour quand il s'éveilla,
étendu, au fond d'un placard, dans un lit
qu'il ne connaissait pas.
Une vieille femme, un balai à la main,
le regardait d'un air furieux. A la fin, elle
prononça :
— Salop, va ! Salop! Si c'est permis de se
soûler comme ça !
11 s'assit sur son séant, il se sentait mal
à son aise. Il demanda :
— Oïl suis-je ?
— Où vous êtes, salop? Vous êtes gris.
Allez-vous bientôt décaniller, et plus vite
que ça!
Il voulut se lever. Il était nu dans ce lit.
86 UNE SOIREE
Ses habits avaient disparu. 11 prononça :
— Madame, je...!
Puis il se souvint... Que faire? Il de-
manda :
— Monsieur Romantin n'est pas rentré ?
La concierge vociféra :
— Voulez-vous bien décaniller, qu'il ne
vous trouve pas ici au moins I
M. Saval confus déclara :
— Je n'ai plus mes habits, on me les a-
pris.
11 dut attendre, expliquer son cas, préve-
nir ses amis, emprunter de l'argent pour
se vêtir. Il ne repartit que le soir.
Et quand on parle musique chez lui,
dans son beau salon de Vernon, il déclare
avec autorité que la peinture est un art fort
inférieur.
JADIS
Le château de style ancien est sur une
colline boisée ; de grands arbres l'entou-
rent d'une verdure sombre : et le parc in-
fini étend ses perspectives tantôt sur des
profondeurs de forêt, tantôt sur les pays
environnants. A quelques mètres de la
façade se creuse un bassin de pierre où se
baignent des dames de marbre ; d'autres
bassins étages se succèdent jusqu'au pied
du coteau, et une source emprisonnée roule
ses cascades de l'un à l'autre.
Du manoir qui fait des grâces comme
88 JADIS
une coquette surannée, jusqu'aux grottes
incrustées de coquillages, et où sommeil-
lent des amours d'un autre siècle, tout,
en ce domaine antique, a gardé la physio-
nomie des vieux âges ; tout semble parler
encore des coutumes anciennes, des mœurs
d'autrefois, des galanteries passées, et des
élégances légères oii s'exerçaient nos
aïeules.
Dans un petit salon Louis XV, dont les -
murs sont couverts de bergers marivau-
dant avec des bergères, de belles dames
à paniers et de messieurs galants et fri-
sés, une toute vieille femme qui semble
morte aussitôt qu'elle ne remue plus est
presque couchée dans un grand fauteuil
et laisse pendre de chaque coté ses mains
osseuses de momie.
Son regard voilé se perd au loin par la
campagne, comme pour suivre à travers
JADIS 89
le parc des visions de sa jeunesse. Un
souffle d'air parfois arrive par la fenêtre
ouverte, apporte des senteurs d'herbes et
des parfums de fleurs. Il fait voltiger ses
cheveux blancs autour de son front ridé et
les souvenirs vieux dans sa pensée.
A ses côtés, sur un tabouret de tapis-
serie, une jeune fille aux longs cheveux
blonds tressés sur le dos, brode un orne-
ment d'autel. Elle a des yeux rêveurs, et,
pendant que travaillent ses doigts agiles,
on voit qu'elle songe.
Mais l'aïeule a tourné la tète.
— Berthe, dit-elle, lis -moi donc un peu
les gazettes, afin que je sache encore quel-
quefois ce qui se passe en ce monde.
La jeune fille prit un journal et le par-
courut du regard.
— Il y a beaucoup de politique, grand'-
mère, faut-il passer?
90 JADIS
— Oui, oui, mignonne. N'y a-t-il pas
d'histoires d'amour? La galanterie est
donc morte en France qu'on ne parle plus
d'enlèvements ni d'aventures comme autre-
fois.
La jeune fille chercha longtemps.
— Voilà, dit-elle. C'est intitulé : « Dra-
me d'amour ».
La vieille femme sourit dans ses rides.
— Lis-moi cela.
Et Berthe commença. C'était une his-
toire de vitriol. Une femme, pour se ven-
ger d'une maîtresse de son mari, lui avait
brûlé le visage et les veux. Elle était sor-
tie des Assises acquittée, innocentée, aux
applaudissements de la foule.
L'aïeule s'agitait sur son siège et répétait :
— C'est affreux, mais c'est affreux celai
Trouve-moi donc autre chose, mignonne.
Berthe chercha; et, plus loin, toujours
JADIS 91
aux tribunaux, se mit à lire : a Sombre
drame. » Une demoiselle de magasin, déjà
mûre, s'était laissé choir entre les bras
d'un jeune homme : puis, pour se venger
de son amant, dont le cœur était volage,
f^lle lui avait tiré un coup de revolver. Le
malheureux resterait estropié. Les jurés,
gens moraux, prenant parti pour lamour
illégitime de la meurtrière, l'avaient acquit-
tée honorablement.
Cette fois, la vieille grandmère se révolta
tout à fait. et. la voix tremblante :
— Mais. vous êtes donc fous aujourd'hui?
Vous êtes fous ! Le bon Dieu vous a donné
l'amour, la seule séduction de la vie ;
l'homme y a joint la galanterie, la seule dis-
traction de nos heures, et voilà que vous y '
mêlez du vitriol et du revolver, comme on
mettrait de la boue dans un flacon de vin
d'Espagne.
92 JADIS
Berthe ne paraissait pas comprendre l'in-
dignation de son aïeule.
— Mais, grand'mère, cette femme s'est
vengée. Songe donc, elle était mariée, et
son mari la trompait.
La grand'mère eut un soubresaut.
— Quelles idées vous donne-t-on, à vous
autres jeunes filles, aujourd'hui'?
Berthe répondit :
— Mais le mariage, c'est sacré, gi'and'-
mère !
L'aïeule tressaillit en son cœur de femme
née encore au grand siècle galant,
— C'est l'amour qui est sacré, dit-elle.
Ecoute, fillette, une vieille qui a vu trois
générations et qui en sait long, bien long
sur les hommes et sur les femmes. Le ma-
riage et l'amour n'ont rien à voir ensemble.
On se marie pour fonder une famille, et on
forme des familles pour constituer la so-
JADIS 93
ciété. La société ne peut pas se passer du
mariage. Si la société est une chaîne, cha-
que famille en est un anneau. Pour souder
ces anneaux-là on cherche toujours les mé-
taux pareils. Quand on se marie il faut unir
les convenances, combiner les fortunes,
joindre les races semblables, travailler pour
l'intérêt commun qui est la richesse et les
enfants. On ne se marie qu'une fois,- fillette,
parce que le monde l'exige, mais on peut
aimer vingt fois dans sa vie, parce que la
nature nous a faits ainsi. Le mariage, c'est
une loi, vois-tu, et l'amour c'est un instinct
qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à
gauche. On a fait des lois qui combattent
nos instincts, il le fallait ; mais les instincts
toujours sont les plus forts, et on ne devrait
pas trop leur résister, puisqu'ils viennent
de Dieu, tandis que les lois ne viennent que
des hommes.
04 JADIS
Si on ne parfumait pas la vie avec de
l'amour, le plus d'amour possible, mi-
gnonne, comme on met du sucre dans les
drogues pour les enfants, -personne ne vou-
drait la prendre telle qu'elle est.
Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux.
Elle murmura :
— Oh! grand'mère, grand'mère, on ne
peut aimer qu'une fois.
L'aïeule leva vers le ciel ses mains trem-
blantes, comme pour invoquer encore le
Dieu défunt des galanteries. Elle s'écria
indignée :
— Vous êtes devenus une race de vilains,
une race du commun. Depuis la Révolution
le monde n'est plus reconnaissable. Vous
avez mis des grands mots dans toutes les
actions, et des devoirs ennuyeux à tous les
coins de l'existence ; vous croyez à l'égalité
et à la passion éternelle. Des gens ont fait
JADIS 9o
des vers pour vous dire qu'on mourait
d'amour. De mon temps on faisait des vers
pour apprendre aux hommes à aimer toutes
1(3S femmes. Et nous!... Quand un gentil-
homme nous plaisait, fillette, on lui en-
voyait un page. Et quand il nous venait au
cœur un nouveau caprice, on avait vite fait
de congédier le dernier amant... à moins
qu'on ne les gardât tous les deux...
La vieille souriait d'un sourire pointu ;
et dans son œil gris une mab'ce brillait, la
mahce spirituelle et sceptique de ces gens
qui ne se croyaient point de la même pâte
(jue les autres et qui vivaient en maîtres
pour qui ne sont point faites les croyances
communes.
La jeune fille, toute pâle, balbutia :
— Alors les femmes n'avaient pas d'hon-
neur.
La grand'mère cessa de sourire. Si elle
96 JADIS
avait gardé dans rame quelque chose de
l'ironie de Voltaire, elle avait aussi un peu
de la philosophie enflammée de Jean-Jac-
ques : — Pas d'honneur I parce qu'on
aimait, qu'on osait le dire et môme s'en
vanter? Mais, fillette, si une de nous, parmi
les plus grandes dames de France, était
demeurée sans amant, toute la cour en
aurait ri. Celles qui voulaient vivre autre-
ment n'avaient qu'à entrer au couvent. Et
vous vous imaginez peut-être que vos ma-
ris n'aimeront que vous dans toute leur vie.
Gomme si ça se pouvait, vraiment. Je te
dis, moi, que le mariage est une chose
nécessaire pour que la Société vive, mais
qu'il n'est pas dans la nature de notre race,
entends-tu bien? Il n'y a dans la vie qu'une
bonne chose, c'est l'amour.
Et comme vous le comprenez mal,
comme vous le gâtez, vous en faites quel-
JADIS 97
que chose de solennel comme un saci*ement,
ou quelque chose qu'on achète comme une
robe.
La jeune fille prit en ses mains trem-
blantes les mains ridées de la vieille.
— Tais-toi, grand'mère, je t'en supplie.
Et, à genoux, les larmes aux yeux, elle
demandait au ciel une grande passion,
une seule passion éternelle, selon le rêve
des poètes modernes, tandis que raïeule, la
baisant au front, toute pénétrée encore de
cette charmante et saine raison dont les
philosophes galants saupoudrèrent le dix-
huitième siècle, murmurait :
— Prends garde, pauvre mignonne ; si
tu crois à des folies pareilles, tu seras bien
malheureuse.
LE VENGEUR
Quand M. Antoine Leuillet épousa
j\jme yeuve Mathilde Souris, il était amou-
reux d'elle depuis bientôt dix ans.
M, Souris avait été son ami, son vieux
camarade de collège. Leuillet l'aimait beau-
coup, mais le trouvait un peu godiche. Il
disait souvent : « Ce pauvre Souris n'a pas
inventé la poudre. »
Quand Souris épousa M"^ Mathilde Du-
val, Leuillet fut surpris et un peu vexé, car
il avait pour elle un léger béguin. C'était la
fille d'une voisine, ancienne mercière retirée
1 Y oir Bel Ami, 2"-' partie, fin du chapitre ii.
100 LE VENGEUR
avec une toute petite fortune. Elle était
jolie, fine, intelligente. Elle prit Souris pour
son argent.
Alors Leuillet eut d'autres espoirs. Il fit
la cour à la femme de son ami. Il était bien
de sa personne, pas bête, riche aussi. Il se
croyait sûr du succès ; il échoua. Alors il
devint amoureux tout à fait, un amoureux
que son intimité avec le mari rendait dis-
cret, timide, embarrassé. M™*^ Souris crut
qu'il ne pensait plus à elle avec des idées
entreprenantes et devint franchement son
amie. Cela dura neuf ans.
Or, un matin, un commissionnaire ap-
porta à Leuillet un mot éperdu de la pauvre
femme. Souris venait de mourir subitement
de la rupture d'un anévrisme.
Il eut une secousse épouvantable, car ils
étaient du même âge, mais presque aussitôt
une sensation de joie profonde, de soula-
LE VENGEUR lOl
gement infini, de délivrance lui pénétra le
corps et l'âme. M™^ Souris était libre.
Il sut montrer cependant l'air affligé qu'il
fallait, il attendit le temps voulu, observa
toutes les convenances. Au bout de tjuinze
mois, il épousa la veuve.
On jugea cet acte naturel et même géné-
reux. C'était le fait d'un bon ami et d'un
honnête homme.
Il fut heureux enfin, tout à fait heureux.
Ils vécurent dans la plu« cordiale intimité,
s'étant compris et appréciés du premier
coup. Ils n'avaient rien de secret l'un pour
l'autre et se racontaient leurs plus intimes
pensées. Leuillet aimait sa femme mainte-
nant d'un amour tranquille et confiant ; il
l'aimait comme une compagne tendre et
dévouée qui est une égale et une confidente.
6.
102 LE VENGEUR
Mais il lui restait à l'âme une singulière et
inexplicable rancune contre feu Souris qui
avait possédé cette femme le premier, qui
avait eu la fleur de sa jeunesse et de son
àme, qui l'avait même un peu dépoétisée.
Le souvenir du mari mort gâtait la félicité
du mari vivant ; et cette jalousie posthume
harcelait maintenant jour et nuit le cœur de
Leuillet.
Il en arrivait à parler sans cesse de
Souris, à demander sur lui mille détails
intimes et secrets, à vouloir tout connaître
de ses habitudes et de sa personne. Et il le
poursuivait de railleries jusqu'au fond de
son tombeau, rappelant avec complaisance
ses travers, insistant sur ses ridicules,
appuyant sur ses défauts.
A tout moment il appelait sa femme, d'un
bout à l'autre de la maison :
' — Hé ! Mathilde?
LE VENGEUR 103
— Voilà, mon ami.
— Viens me dire un mot.
■Elle arrivait toujours souriante, sachant
bien qu'on allait parler de Souris et flat-
tant cette manie inoGensive de son nouvel
époux.
— Dis donc, te rappelles-tu un jour oii
Souris a voulu me démontrer comme quoi
les petits hommes sont toujours plus aimés
que les grands.
Et il se lançait en des réflexions désa-
gréables pour le défunt qui était petit, et
discrètement avantageuses pour lui, Leuil-
let, qui était grand.
Et M"^^ Leuillet lui laissait entendre qu'il
avait bien raison, bien raison ; et elle riait
de tout son cœur, se moquant doucement
de l'ancien époux pour le plus grand plaisir
du nouveau qui finissait toujours par ajou-
ter :
t04 LE VENGEUR
— C'est égal, ce Souris, quel godiche.
Ils étaient heureux, tout à fait heureux.
Et Leuillet ne cessait de prouver à sa
femme son amour inapaisé par toutes les
manifestations d'usage.
Or, une nuit, comme ils ne parvenaient
point à s'endormir, émus tous deux par un
regain de jeunesse, Leuillet qui tenait sa'
femme étroitement serrée en ses bras et qui
l'embrassait à pleines lèvres, lui demanda
tout à coup :
— Dis donc, chérie.
— Hein ?
— Souris... c'est difficile ce (|ue je vais
te demander — Souris était-il bien... bien
amoureux
. •>
Elle lui rendit un gros baiser, et mur-
mura : a Pas tant que toi, mon chat. »
LE VENGEUR 105
Il fut flatté dans son amour-propre
d'homme et reprit : « Il devait être...
godiche... dis ? »
Elle ne répondit pas. Elle eut seulement
un petit rire de mahce en cachant sa figure
dans le cou de son mari.
Il demanda : « Il devait être très godiche,
et pas... pas... comment dirai-je... pas
habile ? »
Elle fit de la tête un léger mouvement
qui signifiait : u Non... pas habile du tout. »
Il reprit : « Il devait bien t'ennuyer, la
nuit, hein ? »
• Elle eut. cette fois, un accès de franchise
en répondant : « Oh ! oui î »
II l'embrassa de nouveau pour cette pa-
role et murmura : « Quelle brute c'était !
Tu n'étais pas heureuse avec lui ? »
Elle répondit : « Non. Ça n'était pas gai
tous les jours. »
106 LE VENGEUR
Leuillet se sentit enchanté, établissant en
son esprit une comparaison toute à son
avantage entre l'ancienne situation de sa
femme et la nouvelle.
Il demeura quelque temps sans parler,
puis il eut une secousse de gaieté et
demanda : ^
— Dis donc ?
— Quoi ?
— Veux-tu être bien franche, bien fran--
che avec moi ?
— Mais oui, mon ami.
— Eh bien, là, vrai, est-ce que tu n'as
jamais eu la tentation de le... de le... de le
tromper, cet imbécile de Souris ?
M"^*^ Leuillet fit un petit u Oh ! » de
pudeur et se cacha encore plus étroitement
dans la poitrine de son mari. Mais il s'aper-
çut qu'elle riait.
Il insista. — Là, vraiment, avoue-le ? Il
LE VENGEUR 107
avait si bien une tète de cocu, cet animal-
là ! Ce serait si drôle, si drôle ! Ce bon
Souris. Voyons, voyons, ma chérie, tu peux
bien me dire ça, à moi, à moi, surtout.
Il insistait sur « à moi », pensant bien
que si elle avait eu quelque goût pour trom-
per Souris, c'est avec lui, Leuillet, qu'elle
l'aurait fait : et il frémissait de plaisir dans
l'attente de cet aveu, sûr que si elle n'avait
pas été la femme vertueuse qu'elle était, il
l'aurait obtenue alors.
Mais elle ne répondait pas, riant toujours
comme au souvenir d'une chose infiniment
comique.
Leuillet, à son tour, se mit à rire à cette
pensée qu'il aurait pu faire Souris cocu !
Quel bon tour ! Quelle belle farce I Ah, oui,
la bonne farce, vraiment !
Il balbutiait, tout secoué par sa joie :
« Ce pauvre Souris, ce pauvre Souris, ah,
108 LE VENGEUR
oui, il en avait latôte ; ah, oui, ah, oui ! »
M""^ Leuillet maintenant se tordait sous
les draps, riant à pleurer, poussant presque
des cris.
Et Leuillet répétait : « Allons, avoue-le,
avoue-le. Sois franche. Tu comprends bien
que ça ne peut pas m'ètre désagréable, à
moi. »
Alors elle balbutia, en étouffant : « Oui,
oui. >:>
Son mari insistait : « Oui. quoi? voyons,
dis tout. M
Elle ne rit plus que d'une façon discret i
et, haussant la bouche jusqu'aux oreilles
de Leuillet qui s'attendait à une agréable
confidence, elle murmura : « Oui... je l'ai
trompe. ■>
Il sentit un frisson de glace qui lui courui
jusque dans les os, et bredouilla, éperdu :
<^ Tu... tu... l'as... trompé... tout à fait?»
LE VENGEUR 109
Elle crut encore qu'il trouvait la chose
infiniment plaisante et répondit : « Oui...
tout à fait... tout à fait. »
Il fut obligé de s'asseoir dans le lit tant il
se sentit saisi, la respiration coupée, boule-
versé comme s'il venait d'apprendre qu'il
était lui-même cocu.
Il ne dit rien d'abord; puis, au bout de
(|uelques secondes, il prononça simplement :
. Ah ! »
Elle avait aussi cessé de rire, comprenant
trop tard sa faute.
Leuillet, enfin, demanda : « Et avec
qui ? »
Elle demeura muette, cherchant une ar-
gumentation.
Il reprit : « Avec qui ? »
Elle dit enfin : « Avec un jeune homme.»
Il se tourna vers elle brusquement, et,
d'une voix sèche : « Je pense bien que ce
110 LE VENGEUR
n'est pas avec une cuisinière. Je te demande
quel jeune homme, entends-tu? »
Elle ne répondit rien. 11 saisit le drap
dont elle se couvrait la tête et le rejeta au
milieu du lit, répétant :
— Je veux savoir avec quel jeune homme,
entends-tu ?
Alors elle prononça péniblement : « Je
voulais rire. »
Mais il frémissait de colère : » Quoi?
Comment? Tu voulais rire ? Tu te moquais
de moi, alors? Mais je ne me paye pas de
ces défaites-là, entends-tu ? Je te demande
le nom du jeune homme ? »
Elle ne répondit pas, demeurant sur le
dos, immobile.
Il lui prit le bras qu'il serra vivement :
« M'entends-tu, à la fin? Je prétends que tu
me répondes quand je te parle. »
Alors elle prononça nerveusement : « Je
LE VENGEUR lit
crois que tu deviens fou, laisse-moi tran-
quille I 1)
11 tremblait de fureur, ne sachant plus
que dire, exaspéré, et il la secouait de toute
sa force, répétant : « M'entends-tu? m'en-
tends-tu? »
Elle fît pour se dégager un geste brusque,
et du bout des doigts atteignit le nez de son
mari. Il eut une rage, se croyant frappé, et
d'un élan il se rua sur elle.
11 la tenait maintenant sous lui. la giflant
de toute sa force et criant : u Tiens, tiens,
tiens, voilà, voilà, gueuse, catin ! ca-
tin ! »
Puis quand il fut essoufflé, à bout d'éner-
gie, il se leva, et se dirigea vers la commode
pour se préparer un verre d'eau sucrée à la
fleur d'oranger, car il se sentait brisé à dé-
faillir.
Et elle pleurait au fond du lit. poussant
112 LE VENGEUR
de gros sanglots, sentant tout son bonheur
fini, par sa faute.
Alors, au milieu des larmes, elle balbu-
tia : « Ecoute> Antoine, viens ici, je t'ai
menti, tu vas comprendre, écoute. »
Et, prête à la défense maintenant, armée
de raisons et de ruses, elle souleva un peu
sa tête ébouriffée dans son bonnet chaviré.
Et lui, se tournant vers elle, s'approcha,
honteux d'avoir frappé, mais sentant vivre
au fond de son cœur de mari une haine iné-
puisable contre cette femme qui avait trompé
l'autre, Souris.
L'ATTESTE
On causait, entre hommes, après dîner,
dans le fumoir. On parlait de successions
inattendues, d'héritages bizarres. Alors
M. Le Brument, qu'on appelait tantôt l'il-
lustre maître, tantôt l'illustre avocat, vint
s'adosser à la cheminée.
— J'ai, dit-il, à rechercher en ce moment
un héritier disparu dans des circonstances
particulièrement terribles. C'est là un de
ces drames simples et féroces de la vie com-
mune ; une affaire qui peut arriver tous les
jours, et qui est cependant une des plus
épouvantables que je connaisse. La voici :
114 L'ATTExXTE
Je fus appelé, voici à peu près six mois,
auprès d'une mourante. Elle me dit :
— Monsieur, je voudrais vous charger de
la mission la plus délicate, la plus difficile
et la plus longue qui soit. Prenez, s'il vous
plaît, connaissance de mon testament, là,
sur cette table. Une somme de cinq raille
francs vous est léguée, comme honoraires,
si vous ne réussissez pas, et de cent mille
francs si vous réussissez. Il faut retrouver
mon fils, après ma mort.
Elle me pria de l'aider à s'asseoir dans
son lit, pour parler plus facilement, car sa
voix saccadée, essoufflée, sifflait dans sa
gorge.
Je me trouvais dans une maison fort
riche. La chambre luxueuse, d'un luxe sim-
ple, était capitonnée avec des étoffes épaisses
comme des murs, si douces à l'œil qu'elles
donnaient une sensation de caresse, si
L'ATTENTE 115
muettes que les paroles semblaient y entrer,
y disparaître, y mourir.
L'agonisante reprit :
— Vous êtes le premier être à qui je
vais dire mon horrible histoire. Je tâcherai
d'avoir la force d'aller jusqu'au bout. Il faut
que vous n'ignoriez rien pour avoir, vous que
je sais être un homme de cœur en même
temps qu'un homme du monde, le désir
sincère de m'aider de tout votre pouvoir.
» Ecoutez-moi.
» Avant mon mariage, j'avais aimé un
jeune homme dont ma famille repoussa la
demande, parce qu'il n'était pas assez riche.
~ J'épousai, peu de temps après, un homme
fort riche. Je l'épousai par ignorance, par
crainte, par obéissance, par nonchalance,
comme épousent les jeunes filles.
» J'en eus un enfant, un garçon. Mon
mari mourut au bout de quelques années.
110 LATTEXTE
» Celui que j'avais aimé s'était marié à
son tour. Quand il me vit veuve, il éprouva
une horrible douleur de n'être plus libre. 11
me vint voir, il pleura et sanglota devant
moi à me briser le cœur. Il devint mon ami.
J'aurais dû, peut-être, ne le pas recevoir.
Que voulez-vous? j'étais seule, si triste, si
seule, si désespérée ! Et je l'aimais encore.
Comme on souffre, parfois I
» Je n'avais que lui au monde, mes pa-
rents étant morts aussi. Il venait souvent ;
il passait des soirs entiers auprès de moi.
Je n'aurais pas dû le laisser venir si sou-
vent, puisqu'il était marié. Mais je n'avais
pas la force de l'en empêcher.
» Que vous dirai-je?... il devint mon .
amant ! Gomment cela s'est-il fait ? Est-ce
([uc je le sais? Est-ce qu'on sait! Croyez-
vous qu'il puisse en être autrement quand
deux créatures humaines sont poussées l'une
L'ATTENTE H^
vers l'autre par cette force irrésistible de
l'amour partagé? Croyez-vous, monsieur,
qu'on puisse toujours résister, toujours
lutter, toujours refuser ce que demande
avec des prières, des supplications, des
larmes, des paroles affolantes, des agenouil-
lements, des emportements de passion,
l'homme qu'on adore, qu'on voudrait voir
heureux en ses moindres désirs, qu'on vou-
drait accabler de toutes les joies possibles
et qu'on désespère; pour obéir à l'honneur
du monde ? Quelle force il faudrait, quel
renoncement au bonheur, quelle abnégation,
et même quel égoïsme d'honnêteté, n'est-il
pas vrai ?
» Enfm, monsieur, je fiis sa maîtresse;
et je fus heureuse. Pendant douze ans, je
fus heureuse. J'étais devenue, et c'est là
ma plus grande faiblesse et ma grande lâ-
cheté, j'étais devenue l'amie de sa femme.
7.
118 L'ATTENTE
» Nous élevions mon fils ensemble, nous
en faisions un homme, un homme véritable,
inteUigent, plein de sens et de volonté,
d'idées généreuses et larges. L'enlant attei-
gnit dix-sept ans.
» Lui, le jeune homme, aimait mon...
mon amant presque autant que je l'aimais
moi-même, car il avait été également chéri
et soigné par nous deux. Il l'appelait : o Bon
ami » et le respectait infiniment, n'ayant
jamais reçu de lui que des enseignements
sages et des exemples de droiture, d'hon-
neur et de probité. Il le considérait comme
un vieux, loyal et dévoué camarade de sa
mère, comme une sorte de père moral, de
tuteur, de protecteur, que sais-je?
» Peut-être ne s'était-il jamais rien de-
mandé, accoutumé dès son plus jeune âge à
voir cet homme dans la maison, près de moi.
près de lui, occupé de nous sans cesse.
L'ATTENTE 4 1)
» Ln soir, nous devions dîner tous les
trois ensemble (c'étaient là mes plus gran-
des t'êtes), et je les attendais tous les deux,
me demandant lequel arriverait le premier.
La porte s'ouvrit; c'était mon vieil ami.
J'allai vers lui, les bras tendus; et il me mit
syr les lèvres un long baiser de bonheur.
» Tout à coup un bruit, un frôlement,
presque rien, cette sensation mystérieuse
cfui indique la présence d'une personne,
nous fit tressaillir et nous retourner d'une
secousse. Jean, mon fils, était là, debout,
livide, nous regardant.
» Ce fut une seconde atroce d'affolement.
Je reculai, tendant les mains vers mon
enfant comme pour une prière. Je ne le vis
plus. Il était parti.
» Nous sommes demeurés face à face,
atterrés, incapables de parler. Je m'affais-
sai sur un fauteuil, et j'avais envie, une
120 L'ATTENTE
L'nvie confuse et puissante de fuir, de m'en
aller dans la nuit, de disparaître pour tou-
jours. Puis des sanglots convulsifs m'em-
plirent la gorge, et je pleurai, secquée de
spasmes, l'àme déchirée, tous les nerfs
tordus par cette horrible sensation d'un
irrémédiable malheur, et par cette honte
épouvantable qui tombe sur le cœur d'une
mère en ces moments-là.
» Lui... restait effaré devant moi, n'osant
ni m'approcher, ni me parler, ni me tou-
cher, de peur que l'enfant ne revînt. 11 dit
enfin :
>^ — Je vais le chercher... lui dire... lui
faire comprendre... Enfin il faut que je le
voie... qu'il sache...
» Et il sortit.
» J'attendis... j'attendis éperdue, tressail-
lant aux moindres bruits, soulevée de peur,
et je ne sais de quelle émotion indicible et
L'ATTENTE 121
intolérable à chacun des petits craquements
du feu dans la cheminée.
» J'attendis une heure, deux heures, sen-
tant grandir en mon cœur une épouvante
inconnue, une angoisse telle, que je ne sou-
haiterais point au plus criminel des hom-
mes dix minutes de ces moments-là. Où
était mon enfant? Que faisait-il?
» Vers minuit, un commissionnaire m'ap-
porta un billet de mon amant. Je le sais
encore par cœur :
» Votre fils est-il rentré? Je ne l'ai pas
» trouvé? Je suis en bas. Je ne veux pas
» monter à cette heure. >;
)j J'écrivis, au crayon, sur le même papier :
» Jean n'est pas revenu ; il faut que vous
» le retrouviez, o
» Et je passai toute la nuit sur mon fau-
teuil, attendant.
» Je devenais folle. J'avais envie de hur-
122 L'ATTENTE
1er, de courir, de me rouler par terre. Et
je ne faisais pas un mouvement, attendant
toujours. Qu allait-il arriver? Je cherchais
à le savoir, à le deviner. Mais je ne le pré-
voyais point, malgré mes efforts, malgré les
tortures de mon âme !
» J'avais peur maintenant qu'ils ne se
rencontrassent. Que feraient-ils ? Que ferait
l'enfant? Des doutes effrayants me déchi-
raient, des suppositions affreuses.
» Vous comprenez bien cela, n'est-ce
pas, monsieur ?
» Ma femme de chambre, qui ne savait
rien, qui ne comprenait rien, venait sans
cesse, me croyant folle sans doute. Je
Il renvoyais d'une parole ou d'un geste.
Elle alla chercher le médecin, qui me
trouva tordue dans une crise de nerfs.
» On me mit au lit. J'eus une fièvre céré-
brale.
L'ATTENTE 123
» Quand je repris connaissance après une
longue maladie, j'aperçus près de mon
lit mon... amant... seul. Je criai : « Mon
» fils ?. . . où est mon fils ? » Il ne répondit
pas. Je balbutiai :
y> — Mort... mort... [1 s'est tué?
y> Il répondit :
» — Xon, non, je vous le jure. Mais nous
ne lavons pas pu rejoindre, malgré mes
efi'orts.
y Alors, je prononçai, exaspérée soudain,
indignée même, car on a de ces colères
inexplicables et déraisonnables :
» — Je vous défends de revenir, de me
revoir, si vous ne le retrouvez pas : allez-
vous-en.
» Il sortit.
. V Je ne les ai jamais revus ni l'un ni
l'autre, monsieur, et je vis ainsi depuis
vingt ans.
1-24 L'ATTENTE
» Vous figurez-vous cela ? Comprenez-
vous ce supplice monstrueux, ce lent et
cons.tant déchirement de mon cœur de
mère, de mon cœur de femme, cette at-
tente abominable et sans fin... sans fin !...
— Non... — elle va finir... car je meurs.
Je meurs sans les avoir revus... ni l'un...
ni l'autre 1
» Lui, mon ami, m'a écrit chaque jour
depuis vingt ans ; et, moi, je n'ai jamais
voulu le recevoir, même une seconde ;
car il me semble que, s'il revenait ici, c'est
juste à ce moment-là que je verrais repa-
raître mon fils ! — Mon fils ! — mon fils !
— Est-il mort? Est-il vivant? Oli se ca-
che-t-il? Là-bas, peut-être, derrière les
grandes mers, dans un pays si lointain que
je n'en sais même pas le nom ! Pense-t-il
à moi?... Oh! s'il savait! Que les enfants
sont cruels ! A-t-il compris à quelle épou-
L'ATTENTE 12:i
vantable souffrance il me condamnait ;
dans quel désespoir, dans quelle torture
il me jetait vivante, et jeune encore, pour
jusqu'à mes derniers jours, moi, sa mère,
qui l'aimais de toute la violence de l'amour
maternel. Que c'est cruel, dites?
» Vous lui direz tout cela, monsieur.
\ ous lui répéterez mes dernières paroles :
» — Mon enfant, mon cher, cher
enfant, sois moins dur pour les pauvres
créatures. La vie est déjà assez brutale et
féroce 1 Mon cher enfant, songe à ce qu'a
été l'existence de ta mère, de ta pauvre
mère, à partir du jour où tu l'as quittée.
Mon cher enfant, pardonne-lui, et aime-la,
maintenant qu'elle est morte, car elle a
subi la plus affreuse des pénitences. »
Elle haletait , frémissante , comme si
elle eût parlé à son fils, debout devant
elle. Puis elle ajouta :
126 L'ATTENTE
— Vous lui direz encore, monsieur, que
je n'ai jamais revu... l'autre.
Elle se tut encore, puis reprit d'une voix
brisée :
— Laissez-moi maintenant, je vous prie.
Je voudrais mourir seule, puisqu'ils ne sont
point auprès de moi.
Maître Le Brument ajouta :
— Et je suis sorti, messieurs, en pleu-
rant comme une bête, si fort que mon co-
cher se retournait pour me regarder.
Et dire que, tous les jours, il se passe
autour de nous un tas de drames comme
celui-là !
Je n'ai pas retrouvé le fils... ce fils...
Pensez-en ce que vous voudrez; moi, je
dis : ce fils... criminel.
PREMIERE NEI&E
La longue promenade de la Croisette
s'arrondit au bord de l'eau bleue. Là-bas, à
droite, l'Esterel s'avance au loin dans la
mer. 11 barre la vue, fermant l'horizon par
le joli décor méridional de ses sommets
pointus, nombreux et bizarres.
A gauche les îles Sainte-Marguerite et
Saint-Honorat, couchées dans l'eau, mon-
trent leur dos, couvert de sapins.
Et tout le long du large golfe, tout le long
des grandes montagnes assises autour de
Cannes, le peuple blanc des villas semble
128 PREMIERE NEIGE
endormi dans le soleil. On les voit au loin,
les maisons claires, semées du haut en bas
des monts, tachant de points déneige laver-
dure sombre.
Les plus proches de l'eau ouvrent leurs
grilles sur la vaste promenade que vien-
nent baigner les flots tranquilles. Il fait bon.
il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où
passe à peine un frisson de fraîcheur. Par-
dessus les murs des jardins,. on aperçoit les
orangers et les citronniers pleins de fruits
d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable
de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent
des cerceaux, ou causant avec des mes-
sieurs.
Une jeune dame vient de sortir de sa
petite et coquette maison dont la porte est
sur la Groisette. Elle s'arrête un instant à
PREMIERE NEIGE 129
regarder les promeneurs, sourit et gagne,
d'une allure accablée, un banc vide en face
de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas,
elle s'assied en haletant. Son pâle visage sem-
ble celui d'une morte. Elle tousse et porte à
ses lèvres ses doigts transparents comme
pour arrêter ces secousses qui l'épuisent.
Elle regarde le ciel plein de soleil et
d'hirondelles , les sommets capricieux de
l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si
bleue, si tranquille, si belle.
Elle sourit encore, et murmure :
— Oh ! que je suis heureuse.
Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle
ne verra point le printemps, que dans un
an, le long de la même promenade , ces
mêmes gens qui passent devant elle vien-
dront encore respirer Fair tiède de ce doux
paySy avec leurs enfants un peu plus grands,
avec le cœur toujours rempli d'espoirs, de
m PREMIÈRE NEIGE
tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond
d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui
lui reste encore aujourd'hui sera tombée en
pourriture, laissant seulement ses os cou^
chés dans la robe de soie qu'elle a choisie
pour linceul.
Elle ne sera plus. Toutes les choses de
la vie continueront pour d'autres. Ce sera
fmi pour elle, fini pour toujours. Elle ne
sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle
peut, de ses pounions malades, les souffles
parfumés des jardins.
Et elle songe.
Elle se souvient. On l'a mariée, voici
quatre ans, avec un gentilhomme normand.
C'était un fort garçon barbu, coloré, large
d'épaules, d'esprit court et de joyeuse
humeur.
PREMIERE NEIGE 131
On les accoupla pour des raisons de for-
tune qu'elle ne connut point. Elle aurait
volontiers dit « non ». Elle fit « oui » d'un
mouvement de tête, pour ne point contrarier
père et mère. Elle était Parisienne, gaie,
heureuse de vivre.
Son mari l'emmena en son château nor-
mand. C'était un vaste bâtiment de pierre
entouré de grands arbres très vieux. Un
haut massif de sapins arrêtait le regard en
face. Sur la droite, une trouée donnait vue
sur la plaine qui s'étalait, toute nue, jus-
qu'aux fermes lointaines. Un chemin de
traverse passait devant la barrière et con-
duisait à la grand'route éloignée de trois
kilomètres.
Oh ! elle se rappelle tout : son arrivée,
sa première journée en sa nouvelle de-
meure, et sa vie isolée ensuite.
Quand elle descendit de voiture, elle
132 PREMIERE NEIGE
regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :
— Ça n'est pas gai ! -
Son mari se mit à rire à son tour et
répondit :
— Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne
m'y ennuie jamais, moi.
Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'em-
brasser, et elle ne le trouva pas trop long.
Le lendemain ils recommencèrent et toute
la semaine, vraiment, fut mangée par les
caresses.
Puis elle s'occupa d'organiser son inté-
rieur. Gela dura bien un mois. Les jours
passaient l'un après l'autre, en des occu-
pations insignifiantes et cependant absor-
bantes. Elle apprenait la valeur et l'impor-
tance des petites choses de la vie. Elle sut
qu'on peut s'intéresser au prix des œufs qui
coûtent quelques centimes de plus ou de
moins suivant les saisons.
PREMIERE NEIGE 133
C'était Tété. Elle allait aux champs voir
moissonner. La gaieté du soleil entretenait
celle de son cœur.
L'automne vint. Son mari se mit à
chasser. Il sortait le matin avec ses deux
chiens Médor et Mirza. Elle restait seule
alors, sans s'attrister d'ailleurs de l'absence
d'Henry. Elle l'aimait bien, pourtant, mais
il ne lui manquait pas. Quand il rentrait,
les chiens surtout absorbaient sa tendresse.
Elle les soignait chaque soir avec une
affection de mère, les caressait sans fin,
leur donnait mille petits noms charmants
qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer
pour son mari.
Il lui racontait invariablement sa chasse.
Il désignait les places où il avait rencontré
les perdrix : s'étonnait de n'avoir point
trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph
Ledentu. ou bien paraissait indigné du
134 PREMIÈRE NEIGE
procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui
suivait sans cesse la lisière de ses terres
pour tirer le gibier levé par lui, Henry de
Parville.
Elle répondait :
— Oui, vraiment, ce n'est pas bien, en
pensant à autre chose.
L'hiver vint, l'hiver normand, froid et
pluvieux. Les interminables averses tom-
baient sur les ardoises du grand toit angur
leux, dressé comme une lame vers le ciel.
Les chemins semblaient 'des fleuves de
boue ; la campagne, une plaine de boue :
et on n'entendait aucun bruit que celui de
l'eau tombant ; on ne voyait aucun mouve-
ment que le vol tourbillonnant des cor-
beaux qui se déroulait comme un nuage,
s'abattait dans un champ, puis repartait.
Vers quatre heures, l'armée des bêtes
sombres et volantes venait se percher dans
PREMIÈRE XEIGE 135
les grands hêtres à gauche du château, en
poussant des cris assourdissants. Pendant
près d'une heure, ils voletaient de cime en
cime, semblaient se battre, croassaient,
mettaient dans le branchage grisâtre un
mouvement noir.
Elle les regardait, chaque soir, le cœur
serré, toute pénétrée par la lugubre mélanco-
He de la nuit tombant sur les terres dé-
sertes.
Puis elle sonnait pour qu'on apportât la
lampe ; et elle se rapprochait du feu. Elle
brûlait des monceaux de bois sans parvenir
à échauffer les pièces immenses envahies
par rhumidité. Elle avait froid tout le jour,
partout, au salon, aux repas, dans sa cham-
bre. Elle avait froid jusqu'aux os, lui sem-
blait-il. Son mari ne rentrait que pour
dîner, car il chassait sans cesse, ou bien
s'occupait des semences, des labours.
136 PREMIÈRE NEIGE
de toutes les choses de la campagne.
Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les
mains^ déclarait :
— Quel fichu temps !
Ou bien :
— C'est bon d'avoir du feu !
Ou parfois il demandait :
— Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui ? Est-
on contente ?
Il était heureux, bien portant, sans désirs, -
ne rêvant pas autre chose que cette vie sim-
ple, saine et tranquille.
Vers décembre, quand les neiges arrivè-
rent, elle souffrit tellement de l'air glacé du
château, du vieux château qui semblait
s'être refroidi avec les siècles, comme font
les humains avec les ans, qu'elle demanda,
un soir, à son mari :
— Dis donc, Henry, tu devrais bien
faire mettre ici un calorifère ; cela sécherait
PREMIERE NEIGE 137
les murs. Je t'assure que je ne peux pas me
réchauffer du matin au soir.
Il demeura d'abord interdit à cette idée
extravagante d'installer un calorifère en son
manoir. Il lui eût semblé plus naturel de
servir ses chiens dans de la vaisselle plate.
Puis il poussa, de toute la vigueur de
sa poitrine, un rire énorme, en répé-
tant :
— Un calorifère ici ! Un calorifère ici I
Ah ! ah ! ah ! quelle bonne farce !
Elle insistait :
— Je t'assure qu'on gèle, mon ami ; tu
ne t'en aperçois pas, parce que tu es tou-
jours en mouvement, mais on gèle.
Il répondit, en riant toujours :
— Baste ! on s'y fait, et d'ailleurs c'est
excellent pour la santé. Tu ne t'en porteras
que mieux. Nous ne sommes pas des Pari-
siens, sacrebleu! pour vivre dans les tisons.
138 PREMIERE NEIGE
Et, d'ailleurs, voici le printemps tout à
l'heure.
Vers le commencement de janvier un
grand malheur la frappa. Son père et sa
mère moururent d'un accident de voiture.
Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le
chagrin occupa seul son esprit pendant six
mois environ.
La douceur des beaux jours finit par la
réveiller, et elle se laissa vivre dans un alan-
guissement triste jusqu'à l'automne.
Quand revinrent les froids, elle envisagea,
pour la première fois, le sombre avenir. Que
ferait-elle ? Rien. Qu'arriverait-il désormais
pour elle? Rien. Quelle attente, quelle espé-
rance pouvaient ranimer son cœur? Aucune.
Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle
n'aurait jamais d'enfants.
PREMIERE NEIGE 139
Plus âpre, plus pénétrant encore que
Fautre année, le froid la faisait continuel-
lement souffrir. Elle tendait aux grandes
flammes ses mains grelottantes. Le feu
flamboyant lui brûlait le visage; mais des
souffles glacés semblaient se glisser dans son
dos, pénétrer entre lachair et les étoffes. Et
elle frémissait de la tète aux pieds. Des
courants d'air innombrables paraissaient
installés dans les appartements, des cou-
rants d'air vivants, sournois, acharnés
comme des ennemis. Elle les rencontrait à
tout instant : ils lui soufflaient sans cesse,
tantôt sur le visage, tantôt sur les mains,
tantôt sur le cou, leur haleine perfide et
gelée.
Elle parla de nouveau d'un calorifère ;
mais son mari l'écouta comme si elle lui
eût demandé la lune. L'installation d'un
appareil semblable à Parville lui paraissait
140 PREMIÈRE NEIGE
aussi impossible que la découverte de l;i
pierre philosophale.
Ayant été à Rouen, un jour, pour affai-
res, il rapporta à sa femme une mignonne
chaufferette de cuivre qu'il appelait en riant
un « calorifère portatif » ; et il jugeait que
cela suffirait désormais à l'empêcher d'avoir
jamais froid.
Vers la fm de décembre, elle comprit
qu'elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et
elle demanda timidement, un soir, en
dînant :
— Dis donc, mon ami, est-ce que nous
n'irons point passer une semaine ou deux à
Paris avant le printemps?
Il fut stupéfait.
— A Paris? à Paris? Mais pourquoi faire?
Ah! mais non, par exemple! On est trop
bien ici, chez soi. Quelles drùles d'idées tu
as par moments !
PREMIÈRE NEIGE 141
Elle balbutia :
— Cela nous distrairait un peu.
11 ne comprenait pas :
— Qu'est-ce qu'il te faut pour te dis-
traire? Des théâtres, des soirées, des dîners
en ville? Tu savais pourtant bien en venant
ici que tu ne devais pas t'attendre à des
distractions de cette nature !
Elle vit un reproche dans ces paroles et
dans le ton dont elles étaient dites. Elle se
lut. Elle était timide et douce, sans ré-
voltes et sans volonté.
En janvier, les froids revinrent avec vio-
li^nce. Puis la neige couvrit la terre.
Un soir, comme elle regardait le grand
nuage tournoyant des corbeaux se déployer
autour des arbres, elle se mit, malgré elle,
à pleurer.
Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
— Qu'est-ce que tu as donc?
142 PREMIÈRE NEIGE
11 était heureux, lui, tout à fait heureux,
n'ayant jamais rêvé une autre vie, d'autres
plaisirs. 11 était né dans ce triste pays, il y
avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui,
à son aise de corps et d'esprit.
11 ne comprenait pas qu'on pût désirer
des événements, avoir soif de joies chan-
geantes : il ne comprenait point qu'il ne
semble pas naturel à certains êtres de de-
meurer aux mêmes lieux pendant les quatre
saisons; il semblait ne pas savoir que le
printemps, que l'été, que l'automne, que
l'hiver ont, pour des multitudes de per-
sonnes, des plaisirs nouveaux en des con-
trées nouvelles.
Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait
vivement les yeux. Elle balbutia enfin,
éperdue ;
— J'ai... je... je suis un peu triste... je
m'ennuie un peu...
PREMIÈRE NEIGE 143
Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela,
et elle ajouta bien vite :
— Et puis... j'ai... j'ai un peu froid.
A cette parole, il s'irrita :
— Ah! oui... toujours ton idée de calo-
rifère. Mais voyons, sacrebleu 1 tu n'as seu-
lement pas eu un rhume depuis que tu es
ici.
La nuit vint. Elle monta dans sa cham-
bre, car elle avait exigé une chamJDre sépa-
rée. Elle se coucha. Même en son lit, elle
avait froid. Elle pensait :
— Ce sera ainsi toujours, toujours, jus-
qu'à la mort.
Et elle songeait à son "mari. Gomment
avait-il pu lui dire cela :
« Tu n"as seulement pas eu un rhume
depuis que tu es ici. »
14i PREMIERE NEIGE
Il fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle
toussât pour qu'il comprît qu'elle souffrait !
Et une indignation la saisit, une indigna-
tion exaspérée de faible, de timide.
Il fallait qu'elle toussât. Alors il aurait
pitié d'elle, sans doute. Eh bien I elle tous-
serait ; il l'entendrait tousser ; il faudrait
appeler le médecin ; il verrait cela, son
mari, il verrait î
Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et
une idée enfantine la fit sourire :
— Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je
tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se dé-
cide à en installer un.
Et elle s'assit presque nue, sur une chaise.
Elle attendit une heure, deux heures. Elle
grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas.
Alors elle se décida à employer les grands
moyens.
Elle sortit de sa chambre sans bruit, des-
PREMIERE NEIGE 14:.
cendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.
La terre, couverte de neige, semblait
morte. Elle avança brusquement son pied
nu et l'enfonça dans cette mousse légère et
glacée. Une sensation de froid, douloureuse
comme une blessure, lui monta jusqu'au
cœur ; cependant elle allongea l'autre jambe
et se mit à descendre les marches, lente-
ment.
Puis elle s'avança à travers le gazon, se
disant :
— J'irai jusqu'aux sapins.
Elle allait à petits pas, en haletant, suf-
foquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer
son pied nu dans la neige.
Elle toucha de la main le premier sapin,
comme pour bien se convaincre elle-même
qu'elle avait accompli jusqu'au bout son
projet ; puis elle revint. Elle crut deux ou
trois" fois qu'elle allait tomber, tant elle se
14G PREMIÈRE .NEIGE
sentait engourdie et défaillante. Avant de
rentrer toutefois, elle s'assit dans cette écume
gelée, et même, elle en ramassa pour se
frotter la poitrine.
Puis elle rentra et se coucha. 11 lui sembla,
au bout d'une heure, qu'elle avait une four-
milière dans la gorge. D'autres fourmis lui
couraient le long des membres. Elle dormit
cependant.
Le lendemain elle toussait, et elle ne put
se lever.
Elle eut une fluxion de poitrine. Elle dé-
lira, et dans son délire elle demandait un
calorifère. Le médecin exigea qu'on en ins-
tallât un. Henry céda, mais avec une répu-
gnance irritée.
Elle ne put guérir. Les poumons atleintï
PREMIÈRE NEIGE 147
profondément donnaient des inquiétudes
pour sa vie.
— Si elle reste ici, elle n'ira pas jusqu'aux
froids, dit le médecin.
On l'envoya dans le Midi.
Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima
la mer, respira l'air des orangers en fleur.
Puis elle retourna dans le Nord au prin-
temps.
Mais elle vivait maintenant avec la peur
de guérir, avec la peur des longs hivers de
Normandie ; et, sitôt qu'elle allait mieux,
elle ouvrait, la nuit, sa fenêtre, en son-
geant aux doux rivages de la Méditerranée.
A présent, elle va mourir: elle le sait.
Elle est heureuse.
Elle déploie un journal qu'elle n'avait
point ouvert, et lit ce titre : « La première
neige à Paris. »
Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle
I'*8 PREMIERE NEIGE
regarde là-bas l'Esterel qui devient rose
sous le soleil couchant ; elle regarde le vaste
ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si
bleue, et se lève.
Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrêtant
seulement pour tousser, car elle est demeu-
rée trop tard dehors, et elle a eu froid, un
peu froid.
Elle trouve une lettre de son mari. Elle
l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :
« Ma chère amie,
» J'espère que tu vas bien et que tu ne
regrettes pas trop notre beau pays. Nous
avons depuis quelques jours une bonne
gelée qui annonce la neige. Moi, j'adore ce
temps-là et tu comprends que je me garde
bien d'allumer ton maudit calorifère... »
Elle cesse de hre, tout heureuse à cette
idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa main
PREMIERE NEIGE 149
droite, qui tient la lettre, retombe lente-
ment sur ses genoux, tandis qu'elle porte à
sa bouche sa main gauche comme pour
calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la
poitrine.
LA. FARCE
MÉMOIRES D'UN FARCEUR
Nous vivons dans un siècle oii les far-
ceurs ont des allures de croque -morts et se
nomment : politiciens. On ne fait plus chez
nous la vraie farce, la bonne farce, la farce
joyeuse, saine et simple de nos pères. Et,
pourtant, quoi de plus amusant et de plus
drcMe que la farce? Quoi de plus amusant
que de mystifier des âmes crédules, que de
bafouer des niais, de duper les plus malins,
de faire tomber les plus retors en des piè-
ges inofîensifs et comiques? Quoi de plus
délicieux que de se moquer des gens avec
lo2 LA FARCE
talent, de les forcer à rire eux-mêmes de
leur naïveté, ou bien-, quand ils se fâchent,
de se venger par une nouvelle farce?
Oh ! j'en ai fait, j'en ai fait des farces,
dans mon existence. Et on m'en a fait aussi,
morbleu! et de bien bonnes. Oui, j'en ai
fait, de désopilantes et de terribles. Une de
mes victimes est morte des suites. Ce ne fut
une perte pour personne. Je dirai cela un
jour ; mais j'aurai grand mal à le faire avec
retenue, car ma farce n'était pas conve-
nable, mais pas du tout, pas du tout. Elle
eut lieu dans un petit village des environs
de Paris. Tous les témoins pleurent encore
de rire à ce souvenir, bien que le mystifié
en soit mort. Paix à son àme !
J'en veux aujourd'hui raconter deux, la
dernière que j'ai subie et la première que
j'ai infligée.
Commençons par la dernière, car je la
LA FARCE l.i:<
trouve moins amusante, vu que j'en fus
victime.
J'allais chasser, à l'automne, chez des
amis, en un château de Picardie. Mes amis
étaient des farceurs, bien entendu. Je ne
veux pas connaître d'autres gens.
Quand j'arrivai on me fit une réception
princière qui me mit en défiance. On tira
des coups de fusil ; on m'embrassa, on me
cajola comme si on attendait de moi de
grands plaisirs; je me dis : « Attention,
vieux furet, on prépare quelque chose. »
Pendant le dîner la gaîté fut excessive,
trop grande. Je pensais : « Voilà des gens
qui s'amusent double, et sans raison appa-
rente. Il faut qu'ils aient dans l'esprit
l'attente de quelque bon tour. C'est à moi
qu'on le destine assurément. Attention. -->
Pendant toute la soirée on rit avec exa-
gération. Je sentais dans l'air une farce,
9.
loi LA FARCE
comme le chien sent le gibier. Mais quoi?
J'étais en éveil, en inquiétude. Je ne lais-
sais passer ni un mot, ni une intention, ni
un geste. Tout me semblait suspect, jus-
qu'à la figure des domestiques.
L'heure de se coucher sonna, et voilà
qu'on se mit à me reconduire à ma cham-
bre en procession. Pourquoi? On me cria
bonsoir. J'entrai, je fermai ma porte, et je
demeurai debout, sans faire un pas, ma
bougie à la main.
J'entendais rire et chuchoter dans le cor-
ridor. On m'épiait sans doute. Et j'inspectais
de l'œil les murs, les meubles, le plafond,
les tentures, le parquet. Je n'aperçus rien
de suspect. J'entendis marcher derrière ma
porte. On venait assurément regarder à la
serrure.
Une idée me vint : « Ma lumière va peut-
être s'éteindre tout à coup et me laisser
LA KAHCE loti
dans Tobscurité. » Alors j'allumai toutes
les bougies de la cheminée. Puis je regar-
dai encore autour de moi sans rien décou-
vrir, .l'avançai à petits pas faisant le four
de l'appartement. — Rien. — J'inspectai
tous les objets l'un après l'autre. — Rien.
— Je m'approchai de la fenêtre. Les auvents,
de gros auvents en bois plein, étaient de-
meurés ouverts. Je les fermai avec soin, puis
je lirai les rideaux, d'énormes rideaux de
velours, et je plaçai une chaise devant,
afin de n'avoir rien à craindre du dehors.
Alors je m'assis avec précaution. Le fau-
teuil était solide. Je n'osais pas me coucher.
Cependant le temps marchait. Et je finis par
reconnaître que j'étais ridicule. Si on m'es-
pionnait, comme je le supposais, on devait,
en attendant le succès de la mystification
préparée, rire énormément de ma terreur.
Je résolus donc de me coucher. Mais le lit
I^J6 LA FARCE
m'était particulièrement suspect. Je tirai sur
les rideaux. Ils semblaient tenir. Là était le
danger pourtant. J'allais peut-être recevoir
une douche glacée du ciel-de-lit, ou bien, à
peine étendu, m'enfoncer sous terre avec
mon sommier. Je cherchais en ma mémoire
tous les souvenirs de farces accomplies. Et
je ne voulais pas être pris. Ah ! mais non !
Ah ! mais non !
Alors je m'avisai soudain d'une précau-
tion que je jugeai souveraine. Je saisis déli-
catement le bord du matelas, et je le tirai
vers moi avec douceur. Il vint, suivi du drap
et des couvertures: Je traînai tous ces objets
au beau milieu de la chambre, en face de la
porte d'entrée. Je refis là mon lit, le mieux
que je pus, loin de la couche suspecte et de
l'alcove inquiétante. Puis, j'éteignis toutes
les lumières, et je revins à tâtons me glis-
ser dans mes draps.
LA FARCE l'T
Je demeurai au moins encore une heure
éveillé, tressaillant au moindre bruit. Tout
semblait calme dans le château. Je m'en-
dormis.
J'ai dû dormir longtemps, et d'un profond
sommeil ; mais soudain je fus réveillé en
sursaut par la chute d'un corps pesant abattu
sur le mien, et, en même temps, je reçus
sur la figure, sur le cou, sur la poitrine un
liquide brûlant qui me fit pousser un hurle-
ment de douleur. Et un bruit épouvantable
comme si un buffet chargé de vaisselle se
fût écroulé m'entra dans les oreilles.
J'étouffais sous la masse tombée sur moi,
et qui ne remuait plus. Je tendis les mains,
cherchant à reconnaître la nature de cet
objet. Je rencontrai une figure, un nez, des
favoris. Alors, de toute ma force, je lançai
un coup de poing dans ce visage. Mais je
reçus immédiatement une grêle de gifles
i:'« LA FARCE
qui me firent sortir, d'un bond, de nnes draps
trempés, et me sauver, en chemise, dans le
corridor, dont j'apercevais la porte ouverte.
0 stupeur'! il faisait grand jour. On
accourut au bruit et on trouva, étendu sur
mon lit, le valet de chambre éperdu qui,
m'apportant le thé du matin, avait rencontré
sur sa route ma couche improvisée, et
m'était tombé sur le ventre en me versant,
bien malgré lui, mon déjeuner sur la figure.
Les précautions prises de l)ien fermer
les auvents et de me coucher au milieu de
ma chambre m'avaient seules fait la farce
redoutée.
Ah ! on a ri, ce jour-là !
L'autre farce que je veux dire date de ma
première jeunesse, .l'avais quinze ans, et je
venais passer chaque vacance chez mes pa-
LA FARCE 159
rents, toujours clans un château, toujours
en Picardie.
Nous avions souvent en visite une vieille
dame d'Amiens, insupportable, prêcheuse,
hargneuse, grondeuse, mauvaise et vindi-
cative. Elle m'avait pris en haine, je ne sais
pourquoi, et elle ne cessait de rapporter
contre moi, tournant en mal mes moindres
paroles et mes moindres actions. Oh! la
vieille chipie !
Elle s'appelait M"^'' Dufour, portait une
perruque du plus beau noir, bien qu'elle
lût âgée d'au moins soixante ans, et posait
là-dessus des petits bonnets ridicules à ru-
bans roses. On la respectait parce qu'elle
était riche. Moi, je la détestais du fond du
cœur et je résolus de me venger de ses
mauvais procédés.
Je venais de terminer ma classe de se-
conde et j'avais été frappé particulièrement,
160 LA FARCE
dans le cours de chimie, par les propriétés
d'un corps qui s'appelle le pliosphure de
calcium, etqu4, jeté dans l'eau, s'enflamme,
détone et dégage des couronnes de vapeur
blanche d'une odeur infecte. J'avais chipé,
pour m'amuser pendant les vacances, quel-
ques poignées de cette matière assez sem-
blable à l'œil à ce qu'on nomme communé-
ment du cristau.
J'avais un cousin du môme âge que moi.
Je lui communiquai mon projet. Il fut effrayé
de mon audace.
Donc, un soir, pendant que toute la
famille se tenait encore au salon, je péné-
trai furtivement dans la chambre de M'"'^ Du-
four, et je m'emparai (pardon, mesdames)
d' un récipient de forme ronde qu'on cache
ordinairement non loin de la tête du lit.
Je m'assurai qu'il était parfaitement sec et
je déposai dans le fond une poignée, une
LA FARCE 101
grosse poignée, de phosphure de calcium.
Puis j'allai me cacher dans le grenier,
attendant l'heure. Bientôt un bruit de voix
et de pas m'annonça qu'on montait dans les
appartements ; puis le silence se fit. Alors,
je descendis nu-pieds, retenant mon souffle,
et j'allai placer mon œil à la serrure de mon
ennemie.
Elle rangeait avec soin ses petites affaires.
Puis elle ôta peu à peu ses hardes, endossa
un grand peignoir blanc qui semblait collé
sur ses os. Elle prit un verre, l'emplit d'eau,
et enfonçant une main dans sa bouche
comme si elle eût voulu s'arracher la langue,
elle en fit sortir quelque chose de rose et
de blanc, qu'elle déposa aussitôt dans l'eau.
J'eus peur comme si je venais d'assister à
quelque mystère honteux et terrible. Ce
n'était que son râteher.
Puis elle enleva sa perruque brune et
162 LA FARCE
apparut avec un petit crâne poudré de
quelques cheveux blancs, si comique que je
faillis, cette fois, éclater de rire derrière la
porte. Puis elle fît sa prière, se releva, s'ap-
procha de mon instrument de vengeance,
le déposa par terre au milieu de la chambre,
et, se baissant, le recouvrit entièrement de
son peignoir.
J'attendais, le cœur palpitant. Elle était
tranquille, contente, heureuse. J'attendais...
heureux aussi, moi, comme on l'est quand
on se venge.
J'entendis d'abord un très léger bruit,
un clapotement, puis aussitôt une série de
détonations sourdes comme une fusillade
lointaine.
Il se passa, en une seconde, sur le visage
de M"^*^ Dufour, quelque chose d'affreux et
de surprenant. Ses yeux s'ouvrirent, se fer-
mèrent, se rouvrirent, puis elle se leva tout
LA FAUCli 16H
à coup avec une souplesse dont je ne l'au-
rais pas crue capable, et elle regarda...
L'objet blanc crépitait, détonait, plein de
flammes rapides et flottantes comme le feu
grégeois des anciens. Et une fumée épaisse
s'en élevait, montant vers le plafond, une
fumée mystérieuse, effrayante comme un
sortilège.
Que dut-elle penser, la pauvre femme ?
Crut-elle à une ruse du Diable? A une ma-
ladie épouvantable? Crut-elle que ce feu,
sorti d'elle, allait lui ronger les entrailles,
jaillir comme d'une gueule de volcan ou la
faire éclater comme un canon trop chargé.
Elle demeurait debout, folle d'épouvante,
le regard tendu sur le phénomène. Puis tout
à coup elle poussa un cri comme je n'en ai
jamaiis entendu et s'abattit sur le dos.
Je me sauvai et je m'enfonçai dans mon
lit et je fermai les yeux avec force comme
164 LA FARCE
pour me prouvei' à moi-même que je n'avais
rien fait, rien vu, que je n'avais pas qaitté
ma chambre.
Je me disais : « Elle est morte î Je l'ai
tuée ! » Et j'écoutais anxieusement les ru-
meurs de la maison.
On allait; on venait; on parlait; puis,
j'entendis qu'on riait; puis, je reçus une pluie
de calottes envoyées par la main paternelle.
Le lendemain, M™*^ Dufour était fort pâle.
Elle buvait de l'eau à tout moment. Peut-
être, malgré les assurances du médecin,
essayait-elle d'éteindre l'incendie qu'elle
croyait enferme dans son flanc.
Depuis ce jour, quand on parle devant
elle de maladie, elle pousse un profond sou-
pir, et murmure : «Oh! madame, si vous
saviez 1 II y a des maladies si singulières... »
Elle n'en dit jamais davantage.
LETTRE
TROUVÉE SUR UN NOYÉ
Vous me demandez, madame, si je me
moque de vous ? Vous ne pouvez croire
qu'un homme n'ait jamais été frappé par
lamour? Elibien, non, je n'ai jamais aimé,
jamais 1
D'oLi vient cela? Je n'en sais rien. Jamais
je ne me suis trouvé dans cette espèce
d'ivresse du cœur qu'on nomme l'amour !
Jamais je n'ai vécu dans ce rêve, dans celte
exaltation, dans cette folie où nous jette
l'image d'une femme. Je n'ai jamais été
poursuivi, hanté, enfiévré, emparadisé par
160 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ
l'attente ou la possession d'un être devenu
tout à coup pour moi plus désirable que
tous les bonheurs, plus beau que toutes les
créatures, plus important que tous les uni-
vers ! Je n'ai jamais pleuré, je n'ai jamais
soufïert par aucune de vous. Je n'ai point
passé les nuits, les yeux ouverts, en pen-
sant à elle. Je ne connais pas les réveils
qu'illuminent sa pensée et son souvenir. Je
ne connais pas l'énervement affolant de
l'espérance quand elle va venir, et la divine
mélancolie du regret, quand elle s'est en-
fuie en laissant dans la chambre une odeui-
légère de violette et de chair.
Je n'ai jamais aimé.
Moi aussi je me suis demandé souvent
pourquoi cela. Et vraiment, je ne sais trop.
J'ai trouvé des raisons cependant; mais
elles toaclient à la métaphysique et vous ne
les goûterez peut-être point.
LETTRE TROUVEE SUR UN NOYE 107
Je crois que je juge trop les femmes pour
subir beaucoup leur charme. Je vous de-
mande pardon de cette parole. Je l'expli-
que. 11 y a, dans toute créature, Têtre mo-
ral et l'èlre physique. Pour aimer, il me
faudrait rencontrer entre ces deux êtres
une harmonie que je n'ai jamais trouvée.
Toujours l'un des deux l'emporte trop sur
l'autre, tantôt le moral tantôt le physique.
L'intelligence que nous avons le droit
d'exiger d'une femme, pour l'aimer, n'a rien
de l'intelligence virile. C'est plus et c'est
moins. 11 faut qu'une femme ait l'esprit ou-
vert, déhcat, sensible, fm, impressionnable.
Elle n'a besoin ni de puissance, ni d'initia-
tive dans la pensée, mais il est nécessaire
qu'elle ait de la bonté, de^'élégance, de la
tendresse, de la coquetterie, et cette faculté
d'assimilation qui la fait pareille, en peu de
temps, à celui qui partage sa vie. Sa plus
ItjS! LETTRE TROUVEE SUR UN NOYE
grande qualité doit être le tact, ce sens sub-
til qui est pour l'esprit ce qu'est le toucher
pour le corps. Il lui révèle mille choses me-
nues, les contours, les angles et les formes
dans l'ordre intellectuel.
Les jolies femmes, le plus souvent, n'ont
point une inteUigence en rapport avec leui*
personne. Or, le moindre défaut de con-
cordance me frappe et me blesse du premier
coup. Dans l'amitié, cela n'a point d'impor^
tance. L'amitié est un pacte, où l'on fait la
part des défauts et des qualités. On peut
juger un ami et une amie, tenir compte de
ce qu'ils ont.de bon, négliger ce qu'ils ont
de mauvais et apprécier exactement leur
valeur, tout en s'abandonnant à" une sym-
pathie intime, profonde et charmante.
Pour aimer il faut être aveugle, se hvrer
entièrement, ne rien voir, ne rien raisonner,
ne rien comprendre. Il faut pouvoir adorer
LETTRE TROUVEE SUR UX NOYE 109
les faiblesses autant que les beautés, re-
noncer à tout jugement, à toute réflexion,
à toute perspicacité.
Je suis incapable de cet aveuglement, et
rebelle à la séduction irraisonnée.
Ce n'est pas tout. J'ai de l'harmonie une
idée tellement haute et subtile que rien,
jamais, ne réalisera mon idéal. Mais vous
allez me traiter de fou 1 Ecoutez-moi. l ne
femme, à mon avis, peut avoir une âme
délicieuse et un corps charmant sans que
ce corps et cette àme concordent parfaite-
ment ensemble. Je veux dire que les gens
(|ui ont le nez fait d'une certaine façon ne
doivent pas penser d'une certaine manière.
Les gras n'ont pas le droit de se servir des
mêmes mots et des mêmes phrases que les
maigres. Vous, qui avez les yeux bleus,
madame, vous ne pouvez pas envisager
l'existence, juger les choses et les événe-
170 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ
ments comme si vous aviez les yeux noirs.
Les nuances de votre regard doivent cor-
respondre fatalement aux nuances de votre
pensée. J'ai, pour sentir cela, un flair
de limier. Riez si vous voulez . C'est
ainsi.
J'ai cru aimer, pourtant, pendant une
heure, un jour. J'avais subi niaisement l'in-
fluence des circonstances environnantes.
Je m'étais laissé séduire par le mirage d'une
aurore. Voulez- vous que je vous raconte
cette courte histoire ?
J'avais rencontré, un soir, une jolie pe-
tite personne exaltée qui voulut, par une
fantaisie poétique, passer une nuit avec
moi, dans un bateau, sur une rivière. J'au-
rais préféré une chambre et un lit; j'ac-
LETTRE TROUVEE SUR UN NOYE Hl
ceptai cependant le fleuve et le canot.
C'était au mois de juin. Mon amie choisit
une nuit de lune afin de pouvoir se mieux
monter la tète.
Nous avons diné dans une auberge, sur
la rive, puis vers dix heures on s'embarqua.
Je trouvais l'aventure fort bête, mais
comme ma compagne me plaisait je ne me
fâchai pas trop. Je m'assis sur le banc,
en face d'elle, je pris les rames, et nous
partîmes.
Je ne pouvais nier que le spectacle ne
fût charmant. Nous suivions une île boisée,
pleine de rossignols ; et le courant nous
emportait vite sur la rivière couverte de
frissons d'argent. Les crapauds jetaient
leur cri monotone et clair ; les grenouilles
s'égosillaient dans les herbes des bords, et
le ghssement de l'eau qui coule faisait
autour de nous une sorte de bruit confus,
1T2 LETTRE TROUVEE SUR UN -\OYE
presque insaisissable, inquiétant, et nous
donnait une vague sensation de peur mys-
térieuse.
Le charme doux des nuits tièdes et des
fleuves luisants sous la lune nous pénétrait,
li faisait bon vivre et flotter ainsi, et rêver
et sentir près de soi une jeune femme,
attendrie et belle.
J'étais un peu ému, un peu troublé, un
peu grisé par la clarté pâle du soir et par
la pensée de ma voisine.
« Asseyez-vous près de moi, » dit-elle.
J'obéis. Elle reprit : a Dites-moi des vers. »
Je trouvai que c'était trop ; je refusai ; elle
insista. Elle voulait décidément le grand
jeu, tout l'orchestre du sentiment, depuis
la Lune jusqu'à la Rime. Je finis par céder,
et je lui récitai, par moquerie, une déh-
cieuse pièce de Louis Bouilhet, dont voici
les dernières strophes :
LETTRE TROUVEE SUR UX NOYE 173
Je déteste surtout ce barde à Toeil humide
Oui regarde une étoile en murmurant un nom
Et pour qui la nature immense serait vide,
S'il ne portait en croupe ou Lisette ou Xinon.
Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine,
Afin qu'on s'intéresse à ce pauvre univers,
D'attacher des jupons aux arbres delà plaine
Et la cornette blanche au front des coteaux verts.
Certe ils n'ont pas compris les musiques divines.
Eternelle nature aux frémissantes voix,
Ceux qui ne vont pas seuls par les creusts ravines
Et rêvent d'une femme au bruit que font les bois.
Je m'attendais à des reproches. Pas du
tout. Elle murmura : « Comme c'est vrai. »
Je demeurai stupéfait. Avait-elle com-
pris ?
Notre barque, peu à peu, s'était appro-
chée de la berge et engagée sous un saule
qui l'arrêta. J'enlaçai la taille de ma com-
pagne et, tout doucement, j'approchai mes
10.
174 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYE
lèvres de son cou. Mais elle me repoussa
d'un mouvement brusque et irrité : « Finis-
sez donc î Etes-vous' grossier ! »
J'essayais de l'attirer. Elle se débattit,
saisit l'arbre et faillit nous jeter à l'eau. .le
jugeai prudent de cesser mes poursuites.
Elle dit : « Je vous ferai plutôt chavirer. Je
suis si bien. Je rêve. C'est si bon. » Puis
elle ajouta avec une malice dans l'accent :
(( x\.vez-vous donc oublié déjà les vers que.
vous venez de me réciter? » — C'était juste.
Je me tus.
Elle reprit : « Allons, ramez, u Et je
m'emparai de nouveau des avirons.
Je commençais à trouver longue la nuit
et ridicule mon attitude. Ma compagne me
demanda : « Voulez-vous me faire une pro-
messe ? ')
— Oui. — Laquelle?
— Celle de demeurer tranquille, con-
LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ \~o
venable et discret si je vous permets...
— Quoi? dites.
— Voilà. Je voudrais rester couchée sur
le dos, au fond de la barque, à côté de vous,
en regardant les étoiles.
Je m'écriai : « J'en suis. »
Elle reprit : « Vous ne me comprenez pas.
Nous allons nous étendre côte à côte. Mais
je vous défends de me toucher, de m'em-
brasser, enfin de... de... me... caresser. »
Je promis. Elle annonça : « Si vous re-
muez, je chavire ».
Et nous voici couchés côte à côte, les yeux
au ciel, allant au fil de l'eau. Les vagues
mouvements du canot nous berçaient. Les
légers bruits de la nuit nous arrivaient main-
tenant plus distincts dans le fond de l'em-
barcation, nous faisaient parfois tressaiUir.
Et je sentais grandir en moi une étrange et
poignante émotion, un attendrissement in-
r.6 LETTRE TROUVÉE SUR UN XOYÉ
fini, quelque chose comme un besoin d'ou-
vrir mes bras pour étreindre et d'ouvrir
mon cœur pour aimer, de me donner, de
donner mes pensées, mon corps, ma vie,
tout mon être à quelqu'un !
Ma compagne murmura, comme dans un
songe: <( Où sommes-nous? Où allons-nous?
11 me semble que je quitte la terre? Gomme
c'est doux î Oh ! si vous m'aimiez... un
peu \\\ ))
Mon cœur se mit à battre. Je ne pus
rien répondre; il me sembla que je l'ai-
mais. Je n'avais plus aucun désir violent.
J'étais bien ainsi, à côté d'elle, et cela me
suffisait.
Et nous sommes restés longtemps, long-
temps sans bouger. Nous nous étions pris
la main ; une force déhcieuse nous immo-
bilisait : une force inconnue, supérieure,
une Alliance, chaste, intime, absolue de
LETTRE TROUVEE SLR UN NOYE l'T
nos êtres voisins qui s'appartenaient, sans
se toucher ! Qu'était cela ? Le sais-je ?
L'amour, peut-être ?
Le jour naissait peu à peu. Il était trois
heures du matin. Lentement une grande
clarté envahissait le ciel. Le canot heurta
quelque chose. Je me dressai. Nous avions
abordé un petit îlot.
Mais je demeurai ravi, en extase. En
l'ace de nous toute l'étendue du firma-
ment s'illuminait rouge, rose, violette,
tachetée de nuages embrasés pareils à des
fumées d'or. Le fleuve était de pourpre et
trois maisons sur une cote semblaient
brûler.
Je me penchai vers ma compagne. J'al-
lais lui dire : « Regardez donc. » Mais je
me tus, éperdu, et je ne vis plus qu'elle.
Elle aussi était rose, d'un rose de chair
sur qui aurait coulé un peu de la couleur
178 LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ
du ciel. Ses cheveux étaient roses, ses
yeux roses, ses dents roses, sa robe, ses
dentelles, son sourire, tout était rose. Et
je crus vraiment, tant je fus affolé, que
j'avais l'aurore devant moi.
Elle se relevait tout doucement, me
tendant ses lèvres ; et j'allais vers elles
frémissant, délirant, sentant bien que j'al-
lais baiser le ciel, baiser le bonheur, baiser
le rêve devenu femme, baiser l'idéal des-
cendu dans la chair humaine.
Elle me dit : a Vous avez une chenille
dans les cheveux ! » C'était pour cela qu'elle
souriait !
Il me sembla que je recevais un coup
de massue sur la tête. Et je me sentis
triste soudain comme si j'avais perdu tout
espoir dans la vie.
C'est tout, madame. C'est puéril, niais,
stupide. Mais je crois depuis ce jour que
LETTRE TROUVÉE SUR UN .\OYÉ IT'J
je n'aimerai jamais. Pourtant... qui sait?
Le jeune homme sur qui cette lettre fut trou-
vée a été repéché hier dans la Seine, entre
Bougival et Marly. Un marinieT obligeant
qui l'avait iouillé pour savoir son nom,
apporta ce papier.
L'HORRIBLE
La nuit tiède descendait lentement.
Les femmes étaient restées dans le salon
de la villa. Les hommes, assis ou à che-
val sur les chaises du jardin, fumaient,
devant la porte, en cercle autour d'une
table ronde chargée de tasses et de petits
verres.
Leurs cigares brillaient comme des yeux,
dans l'ombre épaissie de minute en minute.
On venait de raconter un affreux accident
arrivé la veille : deux hommes et trois femmes
noyés sous les yeux des invités, en face, dans
la rivière.
11
182 L'HORRIBLE
Le général de G... prononça :
— Oui, ces choses-là sont émouvantes,
mais elles ne sont pas horribles.
L'horrible, ce vieux mot, veut dire beau-
coup plus que terrible. Un affreux accident
comme celui-là émeut, bouleverse, effare :
il n'affole pas. Pour qu'on éprouve l'horreur
il faut plus que l'émotion de l'àme et plus
que le spectacle d'un mort affreux, il faut,
soit un frisson de mystère, soit une sensa-
tion d'épouvante anormale, hors nature. Un
homme qui meurt, môme dans les conditions
les plus dramatiques, ne fait pas horreur:
un champ de bataille n'est pas horrible ; le
sang n'est pas horrible ; les crimes les plus
vils sont rarement horribles.
Tenez, voici deux exemples personnels
qui m'ont fait comprendre ce qu'on peut en-
tendre par l'horreur.
C'était pendant la guerre de 1870. Nous
LUURRIBLE 183
nous retirions vers Pont-Audemer, après
avoir traversé Rouen. L'armée, vingt mille
hommes environ, vingt mille hommes de
déroute, débandés, démoralisés, épuisés,
allait se reformer au Havre.
La terre était couverte de neige. La nuit
tombait. On n'avait rien mangé depuis la
veille. On fuyait vite, les Prussiens n'étant
pas loin.
Toute la campagne normande, livide, ta-
chée par les ombres des arbres enlourant
les fermes, s'étendait sous un ciel noir,
lourd et sinistre.
On n!entendait rien autre chose dans la
lueur terne du crépuscule qu'un bruit con-
tas, mou et cependant démesuré de trou-
peau marchant, un piétinement infini, mêlé
d'un vague cUquetis de gamelles ou de sa-
bres. Les hommes, courbés, voûtés, sales,
souvent même haillonneux se traînaient, se
184 L'HORRIBLE
hâtiiient dans la neige, d'un long pas
épsinté.
La peau des mains collait à l'acier des
crosses, car il gelait affreusement cette nuit-
là. Souvent je voyais un petit moblot ôter
ses souliers pour aller pieds nus, tant il
souffrait dans sa chaussure : et il laissait
dans chaque empreinte une trace de sang.
Puis au bout de quelcjue temps il s'asseyait '
dans un champ pour se reposer quelques
minutes, et il ne se relevait point. Chaque
homme assis était un homme mort.
En avons-nous laissé derrière nous, de ces
pauvres soldats épuisés, qui comptaient bien
repartir tout à l'heure, dès qu'ils auraient
un peu délassé leurs jambes roidies ! Or, à
peine avaient-ils cessé de s€ mouvoir, de
faire circuler, dans leur chair gelée, leur
sang presque inerte, qu'un engourdisse-
ment invincible les figeait, les clouait à
L'HORRIBLE 185
terre, fermait leurs yeux, paralysait en une
seconde cette mécanique humaine surme-
née. Et ils s'affaissaient un peu, le front
sur leurs genoux, sans tomber tout à fait
pourtant, car leurs reins et leurs membres
devenaient immobiles, durs comme du bois,
impossibles à plier ou à redresser.
Et nous autres, plus robustes, nous allions
toujours, glacés jusqu'aux moelles, avan-
çant par une force de mouvement donné,
dans cette nuit, dans cette neige, dans cette
campagne froide et mortelle, écrasés par le
chagrin, par la défaite, par le désespoir,
surtout étreinte par l'abominable sensation
de l'abandon, delà fm, de la mort, du néant.
J'aperçus deux gendarmes qui tenaient
par le bras un petit homme singulier, vieux,
sans barbe, d'aspect vraiment surprenant.
Ils cherchaient un officier, croyant avoir
pris un espion.
186 L'HORRIBLE
Le mot « espion » courut aussitôt parmi
les traînards et on fit cercle autour du prison-
nier. Une voix cria : « Faut le fusiller ! » Et
tous ces soldats qui tombaient d'accable-
ment, ne tenant debout que parce qu'ils
s'appuyaient sur leurs fusils, eurent soudain
ce frissoU de colère furieuse et be«tiale qui
pousse les foules au massacre.
Je voulus parler; j'étais alors chef de
bataillon ; mais on ne reconnaissait plus les
chefs, on m'aurait fusillé moi-môme.
Un des gendarmes me dit :
— Voilà trois jours qu'il nous suit. Il
demande à tout le monde des renseigne-
ments sur l'artillerie.
J'essayai d'interroger cet être :
— Que faites-vous? Que voulez-vous?
Pourquoi accompagnez-vous l'armée?
11 bredouilla quelques mots en un patois
inintelligible.
L'HORRIBLE 187
C'était vraiment un étrange personnage,
aux épaules étroites, à l'œil sournois, et si
troublé devant moi que je ne doutais plus
vraiment que ce ne fût un espion. Il sem-
blait fort âçfé et faible. Il me considérait en
o
dessous, avec un air humble, stupide et
rusé.
Les hommes autour de nous criaient :
— Au mur ! au mur!
Je dis aux gendarmes :
. — Vous répondez du prisonnier?...
Je n'avais point fini de parler qu'une
poussée terrible me renversa, et je vis, en
une seconde, l'homme saisi par les trou-
piers furieux, terrassé, frappé, traîné au
bord de la route et jeté contre un arbre. Il
tomba presque mort déjà, dans la neige.
Et aussitôt on le fusilla. Les soldats
tiraient sur lui, rechargeaient leurs armes,
tiraient de nouveau avec un acharnement
188 L'HORRIBLE
de brutes. Ils se battaient pour avoir leur
tour, défilaient devant le cadavre et tiraient
toujours dessus, comme on défile devant un
cercueil pour jeter de l'eau bénite.
Mais tout d'un coup un cri passa :
— Les Prussiens ! les Prussiens !
Et j'entendis, par tout l'horizon, la
rumeur immense de l'armée éperdue qui
courait.
La panique, née de ces coups de feu sur
ce vagabond, avait affolé les exécuteurs
eux-mêmes ; qui sans comprendre que
l'épouvantée venait d'eux se sauvèrent et
disparurent dans l'ombre.
Je restai seul devant le corps avec les
deux gendarmes, que leur devoir avait
retenus près de moi.
Ils relevèrent cette viande broyée, mou-
lue et sanglante.
— Il faut le fouiller, leur dis-je.
L'HORRIBLE 189
Et je tendis une boîte d'allumettes-bou-
gies que j'avais dans ma pocke. Un des
soldats éclairait l'autre. J'étais debout entre
les deux.
Le gendarme qui maniait le corps dé-
clara :
— Yètu d'une blouse bleue, d'une
chemise blanche, d'un pantalon et d'une
paire de souliers.
La première allumette s'éteignit ; on
alluma la seconde. L'homme reprit, en re-
tournant les poches :
— Un couteau de corne, un mouchoir à
carreaux, une tabatière, un bout de ficelle,
un morceau de pain.
La seconde allumette s'éteignit. On allu-
ma la troisième. Le gendarme après avoir
longtemps palpé le cadavre déclara :
— C'est tout.
Je dis :
11.
190 L'HORRIBLE
— Déshabillez-le. Nous trouverons peut-
être quelque chose contre la peau.
Et, pour que les deux soldats pussent
agir en même temps, je me mis moi-même
à les éclairer. Je les Aboyais à la lueur ra-
pide et vite éteinte de l'allumette, ôter les
vêtements un à un, mettre à nu ce paquet
sanglant de chair encore chaude et morte.
Et soudain un d'eux balbutia :
— Nom d'un nom, mon commandant,
c'est une femme !
Je ne saurais vous dire quelle étrange et
poignante sensation d'angoisse me remua
le cœur. Je ne le pouvais croire, et je m'a-
genouillai dans la neige, devant cette bouil-
lie informe, pour voir : c'était une femme !
Les deux gendarmes, interdits et démo-
rahsés, attendaient que j'émisse un avis.
Mais je ne savais que penser, que sup-
poser.
L'HORRIBLE 101
Alors le brigadier prononça lentement :
— Peut-être qu'elle venait chercher son
étant qu'était soldat d'artillerie et dont elle
n'avait pas de nouvelles.
Et l'autre répondit :
— P't'être ben que oui tout de même.
Et moi qui avais vu des choses bien ter-
ribles, je me mis à pleurer. Et je sentis, en
face de cette morte, dans cette nuit glacée,
au milieu de cette plaine noire, devant ce
mystère, devant cette inconnue assassinée,
ce que veut dire ce mot : « Horreur » .
Or, j'ai eu cette même sensation, l'an
dernier, en interrogeant un des survivants
de la mission Flatters. un tirailleur algé-
rien.
Vous savez les détails de ce drame
atroce. Il en est un cependant que vous
ignorez peut-être.
Le colonel allait au Soudan par le désert
192 L'HORRIBLE
et traversait l'immense territoire des Toua-
regs, qui sont, dans toutcet océan de sable
qui va de l'Atlantique à l'Egypte et du Sou-
dan à l'Algérie, des espèces de pirates com-
parables à ceux qui ravageaient les mers
autrefois.
Les guides qui conduisaient la colonne
appartenaient à la tribu des Ghambaa, de
Ouargla.
Or, un jour on établit le camp en plein
désert, et les Arabes déclarèrent que, la
source étant encore un peu loin, ils iraient
chercher de l'eau avec tous les chameaux .
Un seul homme prévint le colonel qu'il
était trahi : Flatters n'en crut rien et ac-
compagna le convoi avec les ingénieurs,
les médecins et presque tous ses officiers.
Ils furent massacrés autour de la source,
et tous les chameaux capturés.
Le capitaine du bureau arabe de Ouar-
L'HORRIBLE 193
gla, demeuré au camp, prit le commande-
ment des survivants, spahis et tirailleurs,
et on commença la retraite, en abandon-
nant les bagages et les vivres, faute de cha-
meaux pour les porter.
Ils se mirent donc en route dans cette
solitude sans ombre et sans fin, sous le so-
leil dévorant qui les brûlait du matin au
soir.
Une tribu vint faire sa soumission et ap-
porta des dattes. Elles étaient empoison-
nées. Presque tous les Français moururent
et, parmi eux, le dernier officier.
Il ne restait plus que quelques spahis,
dont le maréchal des logis Pobéguin, plus
des tirailleurs indigènes de la tribu de Gham-
baa. On avait encore deux chameaux. Ils
disparurent une nuit avec deux Arabes.
Alors les survivants comprirent qu'il allait
falloir s'entre-dévorer, et, sitôt découverte
194 L'HORRIBLE
la fuite des deux hommes avec les deux-
bêtes, ceux qui restaient se séparèrent et
se mirent à marcher un à un dans le sable
mou, sous la flamme aiguë du ciel, à plus
d'une portée de fusil l'un de l'autre.
Ils allaient ainsi tout le jour, et, quand
on atteignait une source, chacun y venait
boire à son tour, dès que le plus proche
isolé avait regagné sa distance. Ils allaient
ainsi tout le jour, soulevant de place en
place, dans l'étendue brûlée et plate, ces
petites colonnes de poussière qui indiquent
de loin les marcheurs dans le désert.
Mais un matin, un des voyageurs brus-
quement obliqua, se rapprochant de son
voisin. Et tous s'arrêtèrent pour regarder.
L'homme vers qui marchait le soldat af-
famé ne s'enfuit pas, mais il s'aplatit par
terre, il mit en joue celui qui s'en Amenait.
Quand il le crut à distance, il tira. L'autre
L'II0RR[BLE l'»-;
ne fat point touché et il continua d'avancer
puis, épaulant à son tour, il tua net son
camarade.
Alors, de tout l'horizon, les autres accou-
rurent pour chercher leur part. Et celui qui
avait tué, dépeçant le mort, le distribua.
Et ils s'espacèrent de nouveau, ces alliés
irréconciliables, pour jusqu'au prochain
meurtre qui les rapprocherait.
Pendant deux jours ils vécurent de cette
chair humaine partagée. Puis la famine
étant revenue, celui qui avait tué le premier
tua de nouveau. Et de nouveau, comme un
boucher, il coupa le cadavre et l'offrit à ses
compagnons, en ne conservant que sa portion.
Et ainsi continua cette retraite d'anthro-
pophages.
Le dernier Français, Pobéguin, fut mas-
sacré au bord d'un puits, la veille du jour
011 les secours arrivèrent.
i9G LHORRIBLE
Comprenez-vous maintenant ce que j'en-
tends par THorrible ?
Voilà ce que nous raconta, l'autre soir, le
général de G...
LE TIC
Les dîneurs entraient lentement dans la
grande salle de l'hôtel et s'asseyaient à
leurs places. Les domestiques commen-
cèrent le service tout doucement, pour
permettre aux retardataires d'arriver et pour
n'avoir point à rapporter les plats ; et les
anciens baigneurs, les habitués, ceux dont
la saison avançait, regardaient avec intérêt
i la porte chaque fois qu'elle s'ouvrait, avec
le désir de voir paraître de nouveaux
visages.
C'est là la grande distraction des villes
108 LE TIC
d'eaux. On attend le dîner pour inspecter
les arrivés du jour, pour deviner ce qu'ils
sont, ce qu'ils font, ce qu'ils pensent. Un
désir rôde dans notre esprit, le désir de
rencontres agréables, de connaissances ai-
mables, d'amours peut-être. Dans cette vie
de coudoiements, les voisins, les inconnus,
prennent une importance extrême . La
curiosité est en éveil, la sympathie en
attente et la sociabilité en travail.
On a des antipathies d'une semaine et
des amitiés d'un mois, on voit les gens
avec des yeux différents, sous l'optique
spécial de la connaissance de ville d'eaux.
On découvre aux hommes, subitement,
dans une causerie d'une heure, le soir,
après dîner, sous les arbres du parc oîi
bouillonne la source guérisseuse, une
intelligence supérieure et des mérites sur-
prenants, et, un mois plus tard, on a com-
LE TIC 199
plètement oublié ces nouveaux amis, si
charmants aux premiers jours.
Là aussi se forment des liens durables et
sérieux, plus vite que partout ailleurs. On
se voit tout le jour, on se connaît très vite;
et dans l'affection qui commence se mêle
quelque chose de la douceur et de l'aban-
don des intimités anciennes. On garde plus
tard le souvenir cher et attendri de ces
premières heures d'amitié, le souvenir de
ces premières causeries par qui se tait la
découverte de l'àme, de ces premiers regards
qui interrogent et répondent aux questions
et aux pensées secrètes que la bouche ne
dit point encore, le souvenir de cette pre-
mière confiance cordiale, le souvenir de
cette sensation charmante d'ouvrir son
cœur à quelqu'un qui semble aussi vous
ouvrir le sien.
Et la tristesse de la station de bains, la
200 LE TIC
monotonie des jours tous pareils, rendent
plus complète d'heure en heure cette éclo-
sion d'affection.
Donc, ce soir-là, comme tous les soirs,
nous attendions l'entrée de figures incon-
nues.
Il n'en vint que deux, mais très étran-
ges, un homme et une femme : le pèife et
la fille. Us me firent l'effet, tout de suite,
de personnages d'Edgar Poë ; et pourtant
il y avait en eux un charme, un charme
malheureux ; je me les représentai comme
des victimes de la fatalité. L'homme était
très grand et maigre, un peu voûté, avec
des cheveux tout hkncs, trop blancs pour
sa physionomie jeune encore ; et il avait
dans son allure et dans sa personne quelque
chose de grave, cette tenue austère que
LE TIC 201
gardent les protestants. La fille, âgée peut-
être de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était
petite, fort maigre aussi, fort pâle, avec un
air las, fatigué, accablé. On rencontre ainsi
des gens qui semblent trop faibles pour les
besognes et les nécessités de la vie, trop
faibles pour se remuer, pour marcher, pour
faire tout ce que nous faisons tous les jours.
Elle était assez jolie, cette enfant, d'une
beauté diaphane d'apparition ; et elle man-
geait avec une extrême lenteur, comme si
elle eût été presque incapable de mouvoir
ses bras.
C'était elle assurément qui tenait prendre
les eaux.
Ils se trouvèrent en face de moi, de l'autre
côté de la table; et je remarquai immédia-
tement que le père avait un tic nerveux
fort singulier.
Chaque fois qu'il voulait atteindre un ob-
202 LE TIC
jet. sa main décrivait un crochet rapide,
une sorte de zigzag affolé, avant de parvenir
à toucher ce qu'elle cherchait. Au bout de
quelques instants, ce mouvement nie fati-
gua tellement que je détournais la tête pour
ne pas le voir.
Je remarquai aussi que la jeune fdle gar-
dait, pour manger,ungantà la main gauche.
Après dîner, j'allai faire un tour -dans le
parc de l'établissement thermal. Gela se
passait dans une petite station d'Auvergne.
Chàtel-Guyon. cachée dans une gorge, au
pied de la haute montagne, de cette mon-
tagne d'oîi s'écoulent tant de sources bouil-
lantes, venues du foyer profond des anciens
volcans. Là-bas. au-dessus de nous, les
dômes, cratères éteints, levaient leurs têtes
tronquées au-dessus de la longue chaîne.
Car Chàtel-Guyon est au commencement du
pays des dômes.
LE TIC 203
Plus loin s'étend le pays des pics; et, plus
loin encore, le pays des plombs.
Le puy de Dôme est le plus haut des
dômes, le pic du Sancy le plus élevé des
pics, et le plomb du Cantal le plus grand
des plombs.
Il faisait très chaud ce soir-là. J'allais,
de long en large dans l'allée ombreuse,
écoutant, sur le mamelon qui domine le
parc, la musique du casino jeter ses pre-
mières chansons.
Et j'aperçus, venant vers moi, d'un pas
lent, le père et la fille. Je les saluai, comme
on salue dans les villes d'eaux ses compa-
gnons d'hôtel; et l'homme, s'arrétant aus-
sitôt, me demanda :
— Ne pourriez-vous, monsieur, nous in-
diquer une promenade courte, facile et johe
si c'est possible; et excusez mon indiscré-
tion.
204 • LE TIC
Je m'offris à les conduire au vallon oi^i
coule la mince rivière, vallon profond,
gorge étroite entre deux grandes pentes ro-
cheuses et boisées.
Ils acceptèrent.
Et nous parlâmes, naturellement, de la
vertu des eaux.
— Oh, disait-il, ma fihe a une étrange
maladie, dont on ignore le siège. Elle souffre
d'accidents nerveux incompréhensibles .
Tantôt on la croit atteinte d'une maladie de
cœur, tantôt d'une maladie de foie, tantôt
d'une maladie de la moelle épinière. Aujour-
d'hui on attribue à l'estomac, qui est la
grande chaudière et le grand régulateur du
corps, ce mal-Protée aux mille formes et
aux mille atteintes. Voilà pourquoi nous
sommes ici. Moi je ci'ois plutôt que ce sont
les nerfs. En tout cas, c'est bien triste.
Le souvenir me vint aussitôt du tic vio-
LE TIC -Oo
lent de sa main, et je lui demandai :
— Mais n'est-ce pas là de l'hérédité? IS'a-
vez-Yous pas vous-mrme les nerfs un peu
malades ?
Il répondit tranquillement :
— Moi?... Mais non... j'ai toujours eu
les nerfs très calmes...
Puis soudain, après un silence, il reprit:
— Ah ! vous faites allusion au spasme
de ma main chaque fois que je veux pren-
dre quelque chose? Gela provient d'une
émotion terrible que j'ai eue. Figurez- vous
que cette enfant a élé enterrée vivante!
Je ne trouvai rien à dire qu'un « Ah! »
de surprise et d'émotion.
Il reprit : « Voici l'aventure. Elle est sim-
ple. Juliette avait depuis quelque temps de
graves accidents au cœur. Nous croyions à
206 LE TIC
une maladie de cet organe, et nous nous
attendions à tout.
On la rapporta un jour froide, inanimée,
morte. Elle venait de tomber dans le jar-
din. Le médecin constata le décès. Je veillai
pi^ès d'elle un jour et deux nuits ; je la mis
moi-même dans le cercueil, que j'accom-
pagnai jusqu'au cimetière où il fut déposé
dans notre caveau de famille. C'était en
pleine campagne, en Lorraine.
J'avais voulu qu'elle fût ensevelie avec
ses bijoux, bracelets, colliers, bagues, tous
cadeaux qu'elle tenait de moi, et avec sa
première robe de bal.
Vous devez penser quel était l'état de
mon cœur et l'état de mon âme on rentrant
chez moi. Je n'avais qu'elle, ma femme
étant morte depuis longtemps. Je rentrai
seul, à moitié fou, exténué, dans ma cham-
bre, et je tombai dans mon fauteuil, sans
LE TIC 207
pensée, sans force maintenant pour faire un
mouvement. Je n'étais plus qu'une machine
douloureuse, vibrante, un écorché ; mon
àme ressemblait à une plaie vive.
Mon vieux valet de chambre, Prosper,
qui m'avait aidé à déposer Juliette dans son
cercueil, et à la parer pour ce dernier som-
meil, entra sans bruit et demanda :
— Monsieur veut - il prendre quelque
chose ?
Je fis « non » de la tête sans répondre.
Il reprit :
— Monsieur a tort. Il arrivera du mal à
monsieur. Monsieur veut-il alors que je le
mette au lit ?
Je prononçai :
— Non, laisse-moi.
Et il se retira.
Combien s'écoula-t-il d'heures, je n'en
sais rien. Oh ! quelle nuit ! quelle nuit ! Il
208 LE TIC
faisait froid ; mon feu s'était éleint dans la
grande cheminée; et le vent, un vent d'hi-
ver, un vent glacé, un grand vent de pleine
gelée, heurtait les fenêtres avec un bruit
sinistre et régulier.
Combien s'écoula-t-il d'heures ? J'étais là,
sans dormir, affaissé, accablé, les yeux ou-
verts, les jambes allongées, le corps mou,
mort, et l'esprit engourdi de désespoir. Tout
à coup, la grande cloche de la porte d'en-
trée, la grande cloche du vestibule tinta.
J'eus une telle secousse que mon siège
craqua sous moi. Le son grave et pesant
vibrait dans le château vide comme dans'
un caveau. Je me retournai pour voir
l'heure à mon horloge. 11 était deux heures
du matin. Qui pouvait venir à cette heure ?
Et brusquement la cloche sonna de nou-
veau deux coups. Les domestiques, sans
doute, n'osaient pas se lever. Je pris une
LE TIC 209
bougie et je descendis. Je faillis deman-
der :
— Qui est là ?
Puis j'eus honte de cette faiblesse ; et je
tirai lentement les gros verrous . Mon cœur
battait ; j'avais peur. J'ouvris la porte brus-
quement et j'aperçus dans l'ombre une
forme blanche dressée , quelque chose
comme un fantôme.
Je reculai, perclus d'angoisse, balbutiant :
— Qui... qui... qui êtes-vous ?
Une voix répondit :
— C'est moi, père.
C'était ma fille.
Certes, je me crus fou ; et je m'en allais
à reculons devant ce spectre qui entrait; je
m'en allais, faisant de la main, comme
pour le chasser, ce geste que vous avez vu
tout à l'heure ; ce geste qui ne m'a plus
quitté.
12.
210 LE TIC
L'apparition reprit :
— N'aie pas peur, papa ; je n'étais pas
morte. On a voulu me voler mes bagues, et
on m'a coupé un doigt; le sang s'est mis à
couler, et cela m'a ranimée.
Et je m'aperçus, en effet, qu'elle était
couverte de sang.
Je tombai sur les genoux, étouffant, san-
glotant, râlant.
Puis, quand j'eus ressaisi un peu ma
pensée, tellement éperdu encore queje com-
prenais mal le bonheur terrible qui m'arri-
■ vait, je la fis monter dans ma chambre, je
la fis asseoir dans mon fauteuil; puis je son-
nai Prosper à coups précipités pour qu'il
rallumât le feu, qu'il préparât à boire et
allât chercher des secours.
L'homme entra, regarda ma fille, ouvrit
la bouche dans un spasme d'épouvante et
d'horreur, puis tomba roide mort sur le dos.
LE TIC 211
C'était lui qui avait ouvert le caveau, qui
avait mutilé, puis abandonné mon enfant :
car il ne pouvait effacer les traces du vol. Il
n'avait même pas pris soin de remettre le
cercueil dans sa case, sûr d'ailleurs de
nèlre pas soupçonné par moi. dont il avait
toule la confiance.
Vous voyez, monsieur, que nous sommes
des gens bien malheureux. »
11 se tut.
La nuit était venue enveloppant le petit
vallon solitaire et triste, et une sorte de peur
mystérieuse m'étreignait à me sentir auprès
do ces êtres étranges, de cette «norte reve-
nue et de ce père aux gestes effrayants.
Je ne trouvais rien à dire. Je murmu-
rai :
— Quelle horrible chose !...
212 LE TIC
Puis, après une minute, j'ajoutai :
— Si nous rentrions, il me &emble qu'il
fait frais.
Et nous retournâmes vers riiôtel.
FINI
Le comte de Lormerin venait d'achever
de s'habiller. Il jeta un dernier regard dans
la grande glace qui tenait un panneau entier
de son cabinet de toilette et sourit.
11 était vraiment encore bel homme, bien
que tout gris. Haut, svelte, élégant, sans
ventre, le visage maigre avec une fine
moustache de nuance douteuse, qui pouvait
passer pour blonde, il avait de l'allure, de
la noblesse, de la distinction, ce chic enfin,
ce je ne sais quoi qui établit entre deux
hommes plus de différence que les millions.
214 , FINI
Il murmura :
— Lormerin vit encore !
Et il entra dans son salon, où l'attendait
son courrier.
Sur sa table, où chaque chose avait sa
place, table de travail du monsieur qui ne-
travaille jamais, une dizaine de lettres at-
tendaient à côté de trois journaux d'opi-
nions différentes. D'un seul coup de doigt
il étala toutes ces lettres, comme un joueur
qui donne à choisir une carte ; et il regarda
les écritures, ce qu'il faisait chaque matin
avant de déchirer les enveloppes.
C'était pour lui un moment délicieux
d'attente, de recherche et de vague an-
goisse. Que lui apportaient ces papiers fer-
més et mystérieux ? Que contenaient-ils de
plaisir, de bonheur ou de chagrin ? 11 les
couvait de son regard rapide, reconnaissant
les écritures, les choisissant, faisant deux ou
FINI 215
Irois lots, selon ce qu'il en espérait. Ici, les
amis; là, les indifférents; plus loin les in-
connus. Les inconnus le troublaient tou-
jours un peu. Que voulaient-ils ? Quelle
main avait tracé ces caractères bizarres,
pleins de pensées, de promesses ou de me-
naces ?
Ce jour -là, une lettre surtout arrêta son
œil. Elle était simple pourtant, sans rien de
révélateur; mais il la considéra avec in-
quiétude, avec une sorte de frisson au cœur.
Il pensa : « De qui ça peut-il être ? Je con-
nais certainement cette écriture, et je ne la
reconnais pas. »
Il réleva à la hauteur du visage, en la
tenant délicatement entre deux doigts, cher-
chant à lire à travers l'enveloppe, sans se
décider à l'ouvrir.
Puis il la flaira, prit sur la table une pe-
tite loupe qui traînait pour étudier tous les
210 FINI
détails des caractères. Un énervement l'en-
vahissait. « De qui est-ce ? Cette main-là
m'est familière, très familière. Je dois avoir
lu souvent de sa prose, oui très souvent.
Mais ça doit être vieux, très vieux. De qui
diable ça peut-il être ? Baste ! quelque de-
mande d'argent. »
Et il déchira le papier; puis il lut :
« Mon cher ami, vous m'avez oubhée,
sans doute, car voici vingt- cinq ans que
nous ne nous sommes vus. J'étais jeune,
je suis vieille. Quand je vous ai dit adien.
je quittais Paris pour suivre, en province,
mon mari, mon vieux mari, que vous appe-
liez « mon hôpital ». Vous en souvenez -
vous? Il est mort, voici cinq ans; et, main-
tenant, je reviens à Paris pour marier ma
fdle, car j'ai une fille, une belle fille de dix-
huit ans, que vous n'avez jamais vue. Je
vous ai annoncé son entrée au monde, mais
FINI ^IT
VOUS n'avez certes pas fait grande atten-
tion à un aussi mince événement.
« Vous, vous êtes toujours le beau Lor-
merin; on me l'a dit. Eh bien, si vous vous
rappelez encore la petite Lise^. que vous
appeliez I.ison, venez dîner ce soir avec
elle, avec la vieille baronne de Vance, votre
toujours fidèle amie, qui- vous tend, un peu
émue, et contente aussi, une main dévouée,
qu'il faut serrer et ne plus baiser, mon
pauvre Jaquelet.
«. Lise de Yance. »
Le cœur de Lormerin s'était mis abattre.
Il demeurait au fond de son fauteuil, la let-
tre sur les genoux et le regard fixe devant
lui, crispé par une émotion poignante qui
lui faisait monter des larmes aux yeux !
S'il avait aimé une femme dans sa vie,
c'était celle-là, la petite Lise, Lise de Yance,
qu'il appelait Fleur-de-Gendre , à cause de
218 FINI
la couleur étrange de ses cheveux et du gris
pâle de ses yeux. Oh ! quelle fine, et johe,
et charmante créature c'était, cette frôle
baronne, la femme de ce vieux baron gout-
teux et bourgeonneux qui l'avait enlevée
brusquement en province, enfermée, sé-
questrée par jalousie, par jalousie du beau
Lormerin.
Oui il l'avait aimée et il avait été bien
aimé aussi, croyait-il. Elle le nommait fami-
lièrement Jaquelet, et elle disait ce mot
d'une exquise façon.
Mille souvenirs effacés lui revenaient
lointains et doux, et tristes maintenant. Un
soir elle était entrée chez lui en sortant
d'un bal, et ils avaient été faire un tour au
bois de Boulogne : ehe décolletée, lui en
veston de chambre. C'était au printemps ;
il faisait doux. L'odeur de son corsage
embaumait l'air tiède, l'odeur de son cor-
FINI 219
sage et aussi, un peu, celle de sa peau. Quel
soir divin ! En arrivant près du lac, comme
la lune tombait dans Feau à travers les
branches, elle s'était mise à pleurer. Ln
peu surpris, il demanda pourquoi.
Elle répondit :
— Je ne sais pas ; c'est la lune et l'eau
qui m'attendrissent. Toutes les fois que je
vois des choses poétiques, ça me serre le
cœur et je pleure.
Il avait souri, ému lui-même, trouvant
ça bète et charmant, cette émotion naïve
de femme, de pauvre petite femme que
toutes les sensations ravagent. Et il l'avait
embrassée avec passion, bégayant :
— Ma petite Lise, tu es exquise.
Quel charmant amour, délicat et court,
ça avait été, et fmi si vite aussi, coupé net,
en pleine ardeur, par cette vieille brute de
baron qui avait enlevé sa femme, et qui ne
220 FhM
l'avait plus montrée à personne jamais de-
puis lors !
Lormerin avait oublié, parbleu ! au bout
de deux ou trois semaines. iJne femme
cliasse l'autre si vite, à Paris, quand on est
garçon I N'importe, il avait gardé à celle-là
une petite chapelle en son cœur, car il
n'avait aimé qu'elle ! Il s'en rendait bien
compte maintenant.
Il se leva et prononça tout haut : « Cer-
tes, j'irai dîner ce soir! » Et, d'instinct, il
retourna devant sa glace pour se regarder
de la tête aux pieds. Il pensait : a Elle doit
avoir vieilli rudement, plus que moi. » Et
il était content au fond de se montrer à elle
encore beau, encore vert, de l'étonner, de
l'attendrir peut-être, et de lui faire regret-
ter ces jours passés, si loin, si loin !
Il revint à ses autres lettres. Elles n'a-
vaient point d'importance.
FINI ■ 221
Tout le jour il pensa à cette revenante!
Comment était-elle? Gomme c'était drcMe
(le se retrouver ainsi après vingt-cinq ans !
La reconnaîtrait-il seulement ?
Il fit sa toilette avec une coquetterie de
femme, mit un gilet blanc, ce qui lui allait
mieux, avec l'habit, que le gilet noir, fit
venir le coiffeur pour lui donner un coup
de fer, car il avait conservé ses cheveux, et
il partit de très bonne heure pour témoi-
gner de l'empressement.
La première chose qu'il vit en entrant
dans un joli salon fraîchenient meublé, ce
fut son propre portrait, une vieille photo-
graphie déteinte, datant de ses jours triom-
phants, pendue aux murs dans un cadre
coquet de soie ancienne.
Il s'assit et attendit. Une porte s'ouvrit
enfin derrière lui ; il se dressa brusque-
ment et, se retournant, aperçut une vieille
222 FINI
dame en cheveux blancs qui lui tendait les
deux mains.
11 les saisit, les baisa l'une après l'autre,
longtemps : puis relevant la tête il regarda
son amie.
Oui, c'était une vieille dame, une vieille
dame inconnue qui avait envie de pleurer
et qui souriait cependant.
Il ne put s'empêcher de murmurer :
— C'est vous, Lise?
Elle répondit :
— Oui, c'est moi, c'est bien moi... Vous
ne m'auriez pas reconnue, n'est-ce pas ?
J'ai eu tant de chagrin... tant de chagrin...
Le chagrin a brûlé ma vie... Me voilà main-
tenant... Regardez-moi... ou plutôt non...
ne me regardez pas. . . Mais comme vous êtes
resté beau, vous... et jeune... Moi, si je
vous avais, par hasard, rencontré dans la
rue, j'aurais aussitôt crié : « Jaquelet ! »
FINI ^-l-.i
Maintenant asseyez-vous , nous allons
d'abord causer. Et puis j'appellerai ma fil-
lette, ma grande fille. Vous verrez comme
elle me ressemble... ou plutôt comme je lui
ressemblais... non, ce n'est pas encore ça :
elle est toute pareille à la « moi » d'autrefois,
vous verrez ! Mais j'ai voulu que nous fus-
sions seuls d'abord. Je craignais un peu
d'émotion de ma part au premier moment.
Maintenant c'est fini, c'est passé... Asseyez-
vous donc, mon ami.
Il s'assit près d'elle en lui tenant la main ;
mais il ne savait que lui dire; il ne connais-
sait pas cette personne-là ; il ne l'avait
jamais vue, lui semblait-il. Qu'était-il venu
faire en cette maison ? De quoi pourrait-il
parler ? De l'autrefois ? Qu'y avait-il de
commun entre elle et lui ? 11 ne se souve-
nait plus de rien en face de ce visage de
grand'mère. Il ne se souvenait plus de toutes
221 FINI
ces choses gentilles et douces, et tendres,
et poignantes, qui avaient assailli son cœur,
tantôt, quand il pensait à l'autre, à la
petite Lise, à la mignonne Fleur-de-Gendre.
Qu'était-elle donc devenue celle-là ? L'an-
cienne, l'aimée ? Celle du rêve lointain, la
blonde aux yeux gris, la. jeune, qui disait
si bien : Jaquelet ?
Ils demeuraient côte à côte, immobiles,
gênés tous deux, troublés, envahis par un
malaise profond.
Comme ils ne prononçaient que des
phrases banales, hachées et lentes, elle se
leva et appuya sur le bouton de la sonnerie :
— J'appelle Renée, dit-elle.
On entendit un bruit de porte, puis un
bruit de robe : puis une voix jeune cria :
— Me voici, maman !
Lormerin restait effaré comme devant une
apparition. Il balbutia :
FINI ^25
— Bonjour, mademoiselle...
Puis, se tournant vers la mère :
— r Oh ! c'est vous !...
C'était elle, en effet, celle d'autrefois, la
Lise disparue et revenue ! Il la retrouvait
telle qu'on la lui avait enlevée vingt-cinq
ans plus tôt. Celle-ci même était plus jeune
encore, plus fraîche, plus enfant.
Il avait une envie folle d'ouvrir les bras,
de l'étreindre de nouveau en lui murmu-
rant dans l'oreille :
— Bonjour, Lison !
Un domestique annonça :
— Madame est servie !
Et ils entrèrent dans la salle à man-
ger.
Que se passa-t-il dans ce dîner ? Que lui
dit-on, et que put-il répondre? Il était entré
dans un de ces songes étranges qui touchent
à la folie. Il regardait ces deux femmes
13.
226 FINI
avec une idée fixe dans l'esprit, une idée
malade de dément :
— Laquelle est la vraie ?
La mère souriait répétant sans cesse :
— Vous en souvient-il ?
Et c'était dans l'œil clair de la jeune fille
qu'il retrouvait ses souvenirs. Vingt fois il
ouvrit la bouche pour lui dire : « Vous
rappelez- vous, Lison ?... » oubliant cette
dame à cheveux blancs qui le regardait
d'un œil attendri.
Et cependant, par instants, il ne savait
plus, il perdait la tète; il s'apercevait que
celle d'aujourd'hui n'était pas tout à fait
pareille à celle de jadis. L'autre, l'ancienne,
avait dans la voix, dans le regard, dans
tout son être quelque chose qu'il ne
retrouvait pas. Et il faisait de prodigieux
efforts d'esprit pour se rappeler son amie,
pour ressaisir ce qui lui échappait d'elle,
FINI 2-'7
ce que n'avait point cette ressuscitée.
La baronne disait :
— Vous avez perdu votre entrain, mon
pauvre ami.
Il murmurait :
— Il y a beaucoup d'autres choses que
j'ai perdues !
Mais, dans son cœur tout remué, il sen-
tait, comme une bète réveillée qui l'aurait
mordu, son ancien amour renaître.
La jeune fille bavardait, et parfois des
intonations retrouvées, des mots familiers
à sa mère et qu'elle lui avait pris, toute
une manière de dire et de penser, cette
ressemblance d'âme et d'allure qu'on gagne
en vivant ensemble, secouaient Lormerin
de la tète aux pieds. Tout cela entrait en
lui, faisant plaie dans sa passion rouverte.
Il se sauva de bonne heure et fit un tour
sur le boulevard. Mais l'image de cette enfant
228 FINI
ie suivait, le hantait, précipitait son cœur,
enfiévrait son sang. Loin des deux femmes
il n'en voyait plus qu'une, une jeune, l'an-
cienne, revenue, et il l'aimait comme il
l'avait aimée jadis. 11 l'aimait avec plus
d'ardeur, après ces vingt-cinq ans d'arrêt.
11 rentra donc chez lui pour réfléchir à
cette chose bizarre et terrible, et pour son-
ger à ce qu'il ferait.
Mais comme il passait, une bougie à la
main, devant sa glace, devant sa grande
glace oii il s'était contemplé et admiré avant
de partir, il aperçut dedans un homme mûr
à cheveux gris; et, soudain, il se rappela
ce qu'il était autrefois, au temps de la petite
Lise ; il se revit, charmant et jeune, tel
qu'il avait été aimé! Alors, approchant la
lumière, il se regarda de près, comme on
examine à la loupe une chose étrange, in-
spectant les rides, constatant ces affreux
FINI 220
ravages qu'il n'avait encore jamais aperçus.
Et il s'assit, accablé, en face de lui-même,
en face de sa lamentable image, en mur-
murant : « Fini. Lormerin! »
MES ^5 JOURS
Je venais de prendre possession de ma
chambre d'hôtel, case étroite, entre deux
cloisons de papier qui laissent passer tous
les bruits des voisins ; et je commençais à
ranger dans l'armoire à glace mes vêtements
et mon linge quand j'ouvris le tiroir qui se
trouve au milieu de ce meuble. J'aperçus
aussitôt un cahier de papier roulé. L'ayant
déplié, je l'ouvris et je lus ce titre :
Mes v'mgl-ànq jours.
C'était le journal d'un baigneur, du der-
232 MES 25 JOURS
nier occupant de ma cabine, oublié là à
l'heure du départ.
Ces notes peuvent être de quelque intérêt
pour les gens sages et bien portants qui ne
quittent jamais leur demeure. C'est pour
eux que je les transcris ici sans en changer
une lettre.
Châtel-Guyon, V.\ juillet.
Au premier coup d'œil, il n'est pas gai,
ce pays. Donc, je vais y passer vingt-cinq
jours pour soigner mon foie, mon estomac
et maigrir un peu. Les vingt-cinq jours
d'un baigneur ressemblent beaucoup aux
vingt-huit jours d'un réserviste; ils ne sont
faits que de corvées, de dures corvées.
Aujourd'hui, rien encore, je me suis installé,
j'ai fait connaissance avec les lieux et avec
MES iîo JOURS 23:{
le médecin. ChiUel-Guyon se compose d'un
ruisseau où coule de l'eau jaune, entre plu-
sieurs mamelons, oii sont plantés un casino,
des maisons et des croix de pierre.
Au bord du ruisseau, au fond du vallon,
on voit un bâtiment carré entouré d'un
petit jardin ; c'est l'établissement de bains.
Des gens tristes errent autour de cette
bâtisse : les malades. Un grand silence
règne dans les allées ombragées d'arbres,
car ce n'est pas ici une station de plaisir,
mais une vraie station de santé ; on s'y
soigne avec conviction ; et on y guérit,
paraît-il.
Des gens compétents affirment même
que les sources minérales y font de vrais
miracles. Cependant aucun er vota n'est
suspendu autour du bureau du caissier.
De temps en temps, un monsieur ou une
dame s'approche d'un kiosque, coiffé d'ar-
234 MES 25 JOURS
doises, qui abrite une femme de mine
souriante et douce, et une source qui bouil-
lonne dans une vasque de ciment. Pas un
mot n'est échangé entre le malade et la
gardienne de l'eau sruérisseuse. Celle-ci
tend à l'arrivant un petit verre où tremblo-
tent des bulles d'air dans le liquide trans-
parent. L'autre boit et s'éloigne d'un pas
grave, pour reprendre sous les arbres sa
promenade interrompue.
xVucun bruit dans ce petit parc, aucun
souffle d'air dans les feuilles, aucune voix
ne passe dans ce silence. On devrait
écrire à l'entrée du pays: «. Ici on ne rit
plus, on se soigne. »
Les gens qui causent ressemblent à des
muets qui ouvriraient la bouche pour si-
muler des sons, tant ils ont peur de laisser
s' échapper leur voix.
Dans l'hôtel, même silence. C'est un grand
MES i!o JOURS 23o
hôtel oïl Ton dîne avec gravité entre gens
comme il faut qui n'ont rien à se dire.
Leurs manières révèlent le savoir-vivre,
et leurs visages reflètent la conviction d'une
supériorité dont il serait peut-être difficile à
quelques-uns de donner des preuves effec-
tives.
A deux heures, je fais l'ascension du Ca-
sino, petite cabane de bois perchée sur un
monticule oi^i l'on grimpe par des sentiers
de chèvre. Mais la vijie, de là-haut, est
admirable. Chàtel-Guyon se trouve placé
dans un vallon très étroit, juste entre la
plaine et la montagne. J'aperçois donc à
gauche les premières grandes vagues des
monts auvergnats couverts de bois, et mon-
trant, par places, de grandes taches grises,
leurs durs ossements de laves, car nous
sommes au pied des anciens volcans. A
droite, par l'étroite échancrure du vallon.
23r, MES 2o JOURS
je découvre une plaine infinie comme la
mer, noyée dans une brume bleuâtre qui
laisse seulement deviner les villages, les
villes, les champs jaunes de blé mûr et les xi
carrés verts des prairies ombragés de pom-
miers. C'est la Limagne, immense et plate,
toujours enveloppée dans un léger voile de
vapeurs.
Le soir est venu. Et maintenant, après
avoir dîné solitaire, j'écris ces lignes auprès
de ma fenêtre ouverte. J'entends là-bas, en
face, le petit orchestre du Casino qui joue
des airs, comme un oiseau fou qui chante-
rait, tout seul, dans le désert.
Un chien aboie de temps en temps. Ce
grand calme fait du bien. Bonsoir.
\iS juillel. — Rien. J'ai pris unbain, plus
une douche. J'ai bu trois verres d'eau et
j'ai marché dans les allées du parc, un quart
d'heure entre chaque verre, plus une demi-
MES Sî") JOURS 237
heure après le dernier. J'ai commencé mes
vingt-cinq jours.
17 jiàlleL — Remarqué deux jolies
femmes mystérieuses qui prennent leurs
bains et leurs repas après tout le monde.
{^juillet. — Rien.
\S) juillet. — Revu les deux jolies femmes.
Elles ont du chic et un petit air je ne sais
quoi qui me plaît beaucoup.
"10 juillet . — Longue promenade dans un
charmant vallon boisé jusqu'à l'Ermitage de
Sans-Souci. Ce pays est délicieux, bien que
triste, mais si calme, si doux, si vert. On
rencontre par les chemins de montagne les
voitures étroites chargées de foin que deux
vaches traînent d'un pas lent, ou retiennent
dans les descentes, avec un grand effort de
leurs tètes bées ensemble. Un homme coiffé
d'un grand chapeau noir les dirige avec une
mince baguette en les touchant au flanc ou
238 MES 25 JOURS
sur le front; et souvent d'un simple geste,
d'un geste énergique et grave, il les arrête
brusquement quand la charge trop lourde
précipite leur marche dans les descentes trop
dures.
L'air est bon à boire dans ces vallons. Et
s'il fait très chaud, la poussière porte une
légère et vague odeur de vanille et d'étable;
car tant de vaches passent sur ces routes
qu'elles y laissent partout un peu d'elles. Et
cette odeur est un parfum, alors qu'elle se-
rait une puanteur, venue d'autres ani-
maux.
121 juillet . — Excursion au vallon d'En-
val. C'est une gorge étroite enfermée en des
rochers superbes au pied même de la mon-
tagne. Un ruisseau coule au milieu des rocs
amoncelés.
Gomme j'arrivais au fond de ce ravin,
j'entendis des voix de femmes, et j'aperçus
MES -2o JOURS 239
bientôt les deux dames mystérieuses de
mon hôtel, qui causaient assises sur une
pierre.
L'occasion me parut bonne et je me pré-
sentai sans hésitation. Mes ouvertures furent
reçues sans embarras. Nous avons fait route
ensemble pour revenir. Et nous avons parlé
de Paris; elles connaissent, paraît-il, beau-
coup de gens que je connais aussi. Qui
est-ce ?
Je les reverrai demain. Rien de plus amu-
sant que ces rencontres-là.
2:2 juillet. — Journée passée presque
entière avec les deux inconnues. Elles sont,
ma foi, fort jolies, l'une brune et l'autre
blonde. Elles se disent veuves? Hum?...
Je leur ai proposé de les conduire à Royat
demain et elles ont accepté.
Ghàtel-Guyon est moins triste que je
n'avais pensé en arrivant.
2iO MES :>o JOURS
:23 juillet. — Journée passée à Royat.
Royat est un pâté d'hôtels au fond d'une
vallée, à la porte de Glermont-Ferrand.
Reaucoup de monde. Grand parc plein de
mouvement. Superbe vue du Puy-de-Dôme
aperçu au bout d'une perspective de vallons.
On s'occupe beaucoup de mes compa-
gnes, ce qui me flatte. L'homme qui escorte
une jolie femme se croit toujours coiffé
d'une auréole ; à plus forte raison celui qui
passe entre deux jolies femmes. Rien ne
plaît autant que de dîner dans un restau-
rant bien fréquenté, avec une amie que tout
le monde regarde ; et rien d'ailleurs n'est
plus propre à poser un homme dans l'estime
de ses voisins.
Aller au Rois, traîné par une rosse, ou
sortir sur le boulevard, escorté par un lai-
deron, sont les deux accidents les plus
humihants qui puissent frapper un cœur
MES 25 JOURS 241
délicat, préoccupé de l'opinion des autres.
De tous les luxes, la femme est le plus rare
et le plus distingué, elle est celui qui coûte
le plus cher, et qu'on nous e'nvie le plus ; elle
est donc aussi celui que nous devons aimer le
mieux à étaler sous les yeux jaloux du public.
Montrer au monde une jolie femme à son
bras, c'est exciter, d'un seul coup, toutes
les jalousies ; c'est dire : — voyez, je suis
riche, puisque je possède cet objet rare et
coûteux ; j'ai du goût, puisque j'ai su trouver
cette perle; peut-être même en suis-je aimé,
à moins que je ne sois trompé par elle, ce
qui prouverait encore que d'autres aussi la
jugent charmante.
Mais quelle honte que de promener par
la ville une femme laide !
Et que de choses humihantes cela laisse
entendre !
En principe, on la suppose votre femme
242 MES "23 JOURS
légitime, car comment admettre qu'on pos-
sède une vilaine maîtresse ? Une vraie
femme peut être disgracieuse, mais sa lai-
deur signifie alors mille choses désagréables
pour vous. On vous croit d'abord notaire
ou magistrat, ces deux professions ayant le
monopole des épouses grotesques et bien
dotées. Or, n'est-ce point pénible pour un
homme? Et puis cela semble crier au public
que vous avez l'odieux courage et même
l'obligation légale de caresser cette face
ridicule et ce corps mal bâti, et que vous
aurez sans doute l'impudeur de rendre mère
cet être peu désirable, ce qui est bien le
comble du ridicule.
24 juillet. — Je ne quitte plus les deux
veuves inconnues que je commence à bien
connaître. Ce pays est déhcieux et notre
hôtel excellent. Bonne saison. Le traitement
me fait un bien infini.
MES -2o JOURS 243
:25 jiiilk'l. — Promenade en landau au
lac de Tazenat. Partie exquise et inattendue,
décidée en déjeunant. Départ brusque en
sortant de table. Après une longue route
dans les montagnes, nous apercevons sou-
dain un admirable petit lac, tout rond, tout
bleu, clair comme du verre, et gîté dans le
fond d'un ancien cratère. Un côté de cette
cuve immense est aride, Tautre boisé. Au
milieu des arbres une maisonnette oîi dort
un homme aimable et spirituel, un sage qui
passe ses jours dans ce lieu virgilien. Ilnous
ouvre sa demeure. Une idée me vient. Je
crie : Si on se baignait !... '( Oui, dit-on,
mais... des costumes. »
— Bah ! nous sommes au. désert.
Et on se baigne — — !
Si j'étais poète, comme je dirais cette vi-
sion inoubliable des corps jeunes et nus
dans la transparence de l'eau! La côte in-
24i MES 2o JOURS
clinée et haute enferme le lac immobile,
luisant et rond comme une pièce d'argent;
le soleil y verse en pluie sa lumière chaude ;
et le long des roches, la chair blonde glisse
dans Tonde presque invisible où les nageu-
ses semblent suspendues. Sur le sable du
fond on voit passer l'ombre de leurs mou-
vements !
^Q juillet. — Quelques personnes sem-
blent voir d'un œil choqué et mécontent
mon intimité rapide avec les deux veuves !
Il existe donc des gens ainsi constitués
qu'ils s'imaginent la vie faite pour s'embêter.
Tout ce qui paraît être amusement devient
aussitôt une faute de savoir-vivre ou de
morale. Pour eux, le devoir a des rèsrles in-
flexibles et mortellement tristes.
Je leur ferai observer avec humilité que
le devoir n'est pas le même pour les Mor-
mons, les Arabes, les Zoulous, les Turcs,
MES 25 JOURS -4;;
les Anglais ou les Français. Et qu'il se trouve
des gens fort honnêtes chez tous ces peuples.
Je citerai un seul exemple. Au point de
vue des femmes, le devoir anglais est fixé à
neuf ans, tandis que le devoir français ne
commence qu'à quinze ans. Quant à moi je
prends un peu du devoir de chaque peuple
et j'en fais un tout comparable à la morale
du saint roi Salomon.
"11 juillet. — Bonne nouvelle. J'ai maigri
de six cent, vingt grammes. Excellente, cette
eau de Ghâtel-Guyon! J'emmène les veuves
dîner à Riom. Triste ville dont l'anagramme
constitue un fâcheux voisinage pour des
sources guérisseuses : Riom, Mori.
'^'^ juillet. — Patatras. Mes deux veuves
Font reçu la visite de deux messieurs qui
'viennent les chercher. — Deux veufs sans
doute. — Elles partent ce soir. Elles m'ont
écrit sur un petit papier.
14.
246 MES 2o JOURS
:29 juillet. — Seul 1 Longue excursion à
pied à l'ancien cratère de la Nachère. Vue
superbe.
30 jiùllel . —Rien. — Je fais le traitement.
3iy?//7^/. — Dito. Dito.
Ce joli pays est plein de ruisseaux infects.
Je signale à la municipalité si négligente l'a-
bominable cloaque qui empoisonne la route
en face du grand hôtel. On y jette tous les
débris de cuisine de cet établissement. C'est
là un bon foyer de choléra.
1^'' août. — Rien. Le traitement.
'2 août. — Admirable promenade à Chà-
teauneuf, station de rhumatisants où tout le
monde boite. Rien de plus drôle que cette
population de béquillardsî
3 août. — Rien. Le traitement.
4 août. — Dito. Dito.
5 août. — Dito. Dito.
6 août. — Désespoir!... Je viens de me
iMES î*o JOURS 247
peser. J'ai engraissé de trois cent dix gram-
mes. Mais alors ?.,.
T aoù/. — Soixante- six kilomètres en voi-
ture dans la montagne. Je ne dirai pas le
nom du pays par respect pour ses femmes.
On m'avait indiqué cette excursion comme
belle et rarement faite. Après quatre heures
de chemin, j'arrive à un village assez joli,
au bord d'une rivière, au milieu d'un admi-
rable bois de noyers. Je n'avais pas encore
vu en Auvergne une forêt de noyers aussi
importante.
Elle constitue d'ailleurs toute larichessedu
pays, car elle est plantée sur le communal.
Ce communal, autrefois, n'était qu'une côte
nue couverte de broussailles. Les autorités
essayèrent en vain de le faire cultiver ; c'est à
peine s'il servait à nourrir quelques moutons.
C'est aujourd'hui un superbe bois, grâce
aux' femmes, et il porte un nom bizarre :
258 MES 2o JOURS
on le nomme « les péchés de M. le curé ».
Or, il faut dire que les femmes de la mon-
tagne ont la réputation d"être légères, plus
légères que dans la plaine. Un garçon qui
les rencontre leur doit au moins un baiser ;
et s'il ne prend pas plus, il n'est qu'un sot.
A penser juste, cette manière de voir est la
seule logique et raisonnable. Du moment
que la femme, qu'elle soit de la ville ou des
champs, a pour mission naturelle de plaire
à l'homme, l'homme doit toujours lui prou-
ver qu'elle lui plaît. S'il s'abstient de toute
démonstration, cela signifie donc qu'il la
trouve laide ; c'est presque injurieux pour
elle. Si j'étais femme je ne recevrais pas
une seconde fois un homme qui ne m'au-
rait point manqué de respect à notre
première rencontre, car j'estimerais qu'il
a manqué d'égards pour ma beauté, pour
mon charme, et pour ma qualité de femme.
MES 25 JOURS 249
Donc les garçons du village X... prou-
vaient souvent aux femmes du pays qu'ils
les trouvaient de leur goût, et le curé ne
pouvant parvenir à empêcher ces démon-
strations aussi galantes que naturelles, réso-
lut de les utiliser au profit de la prospérité
générale. Il imposa donc comme pénitence
à toute femme qui avait failli de planter un
noyer sur le communal. Et l'on vit chaque
nuit des lanternes errer comme des feux fol-
lets sur la colline, car les coupables ne te-
naient guère à faire en plein jour leur péni-
tence.
En deux ans il n'y eut plus de plaôe sur
les terrains appartenant au village; et on
compte aujourd'hui plus de trois mille ar-
bres magnifiques autour du clocher qui
sonne les offices dans leur feuillage. Ce sont
là les péchés de M. le curé.
Puisqu'on cherche tant les moyens de
2oO MES Tô JOURS
reboiser la France, radministration des fo-
rêts ne pourrait-elle s'entendre avec le clergé
pour employer le procédé si simple qu'in-
venta cet humble curé ?
7 août. — Traitement.
8 aoùl. — Je fais mes malles et mes
adieux au charmant petit pays tranquille et
silencieux, à la montagne verte, aux vallons
calmes, au casino désert d'où l'on voit, tou-
jours voilée de sa brume légère et bleuâtre,
l'immense plaine de la Limagne.
Je partirai demain matin.
Le manuscrit s'arrêtait là. Je n'y veux
rien ajouter, mes impressions sur le pays
n'ayant pas été tout à fait les mêmes que
celles de mon prédécesseur. Car je n'y ai
pas trouvé les deux veuves î
LÀ OUESTION DU LITIN
Cette question du latin, dont on nous
abrutit depuis quelque temps, me rappelle
une histoire, une histoire de ma jeunesse.
Je finissais mes études chez un marchand
de soupe, d'une grande ville du centre, à
l'institution Kobineau, célèbre dans toute
la province par la force des études latines
(ju'on y faisait.
Depuis dix ans, l'institution Robineau
battait, à tous les concours, le lycée impé-
rial de la ville et tous les collèges des sous-
préfectures, et ses succès constants étaient
2o2 LA QUESTION DU LATIN
dus, disait-on, à un pion, un simple pion,
M. Piquedent, ou plutôt le père Piquedent.
C'était un de ces demi-vieux tout gris,
dont il est impossible de connaître Tàge et
dont on devine l'histoire à première vue.
Entré comme pion à vingt ans dans une
institution quelconque, afin de pouvoir
pousser ses études jusqu'à la licence es
lettres d'abord, et jusqu'au doctorat ensuite,
il s'était trouvé engrené de telle sorte dans
cette vie sinistre qu'il était resté pion toute
,sa vie. Mais son amour pour le latin ne
l'avait pas quitté et le harcelait à la façon
d'une passion malsaine. Il continuait à lire
les poètes, les prosateurs, les historiens, à
les interpréter, à les pénétrer, à les com-
menter, avec une persévérance qui touchait
à la manie.
Un jour, l'idée lui vint de forcer tous les
élèves de son étude à ne lui répondre qu'en
LA QUESTION DU LATIN 253
latin; et il persista dans cette résolution,
jusqu'au moment ou ils furent capables de
soutenir avec lui une conversation entière,
comme ils l'eussent fait dans leur langue
maternelle.
Il les écoutait ainsi qu'un chef d'or-
chestre écoute répéter ses musiciens, et à
tout moment frappant son pupitre de sa
règle :
— Monsieur Lefrère, monsieur Lefrère,
vous faites un solécisme! Vous ne vous
rappelez donc pas la règle?...
— Monsieur Plantel, votre tournure de
phrase est toute française et nullement la-
tine. Il faut comprendre le génie d'une
langue. Tenez, écoutez-moi...
Or, il arriva que les élèves de l'institution
Robineau emportèrent, en fin d'année, tous
les prix de thème, version et discours
latins.
15
2o4 LA QUESTION DU LATIN
L'an suivant, le patron, un petit liomme
rusé comme un singe, dont il avait d'ail-
leurs le physique grimaçant et grotesque, fit
imprimer sur ses programmes, sur ses
réclames et peindre sur la porte de son
ins(titution :
« Spécialité d'études latines. — Cinq
premiers prix remportés dans les cinq
classes du Lycée.
« Deux prix d'honneur au Concours géné-
ral avec tous les lycées et collèges de
France. »
Pendant dix ans l'institution Robineau
triompha de la même façon. Or, mon père,
alléché par ces succès, me mit comme
externe chez ce Robineau que nous appe-
lions Robinetto ou Robinettino, et me fit
prendre des répétitions spéciales avec le
père Piquedent, moyennant cinq francs
l'heure, sur lesquels le pion touchait deux
LA QUESTION DU LATIN 2oa
francs et le patron trois francs. J'avais alors
dix-huit ans, et j'étais en philosophie.
Ces répétitions avaient lieu dans une pe-
tite chambre qui donnait sur la rue. Il
advint que le père Piquedent, au lieu de
me parler latin, comme il faisait à l'étude,
me raconta ses chagrins en français. Sans
parents, sans amis, le pauvre bonhomme
me prit en affection et versa dans mon
cœur sa misère.
Jamais depuis dix ou quinze ans il n'a-
vait causé seul à seul avec quelqu'un.
— Je suis comme un chêne dans un dé-
sert, disait-il. Sïctit quercus in .^oUtudine.
Les autres pions le dégoûtaient ; il ne
connaissait personne en ville, puisqu'il
n'avait aucune liberté pour se faire des
relations.
— Pas même les nuits, mon ami, et c'est
le plus dur pour moi. Tout mon rêve serait
2û6 LA QUESTION DU LATIN
d'avoir une chambre avec meubles, mes
livres, de petites choses qui m'appartien-
draient et auxquelles les autres ne pour-
raient pas toucher. Et je n'ai rien à moi,
rien que ma culotte et ma redingote, rien,
pas même mon matelas et mon oreiller ! Je
n'ai pas quatre murs oi^i m'enfermer, ex-
cepté quand je viens pour donner une leçon
dans cette chambre. Comprenez- vous ça,
vous ; un homme qui passe toute sa vie sans,
avoir jamais le droit, sans trouver jamais
le temps de s'enfermer tout seul, n'importe
où, pour penser, pour réfléchir, pour tra-
vailler, pour rêver ? Ah ! mon cher, une clef,
la clef d'une porte qu'on peut fermer, voilà
le bonheur, le voilà, le seul bonheur !
Ici, pendant le jour, l'étude avec tous ces
galopins qui remuent, et pendant la nuit
le dortoir avec ces mornes galopins, qui
ronflent. Et je dors dans un lit pubHc au
LA QUESTION DU LATIN 257
bout des deux files de ces lits de polissons
que je dois surveiller. Je né peux jamais
être seul, jamais! Si je sors, je trouve la
rue pleine de monde, et quand je suis fati-
gué de marcher, j'entre dans un café plein
de fumeurs et de joueurs de billard. Je
vous dis que c'est un bagne.
Je lui demandais :
— Pourquoi n'avez-vous pas fait autre
chose, monsieur Piquedent?
Il s'écriait :
— Et quoi, mon petit ami, quoi? Je ne
suis ni bottier, ni menuisier, ni chapelier,
ni boulanger, ni coiffeur. Je ne sais que le
latin, moi, et je n'ai pas de diplôme qui me
permette de le vendre cher. Si j'étais doc-
teur, je vendrais cent francs ce que je vends
cent sous; et je le fournirais sans doute de
moins bonne qualité, car mon titre suffirait
à soutenir ma réputation.
25S LA QUESTION DU LATIN
Parfois il me disait :
— Je n'ai de repos dans la vie que les
heures passées avec vous. Ne craignez rien,
vous n'y perdrez pas. A l'étude, je me rat-
traperai en vous faisant parler deux fois plus
que les autres.
Un jour je m'enhardis, et je lui offris
une cigarette. Il me contempla d'abord avec
stupeur, puis il regarda la porte :
— Si on entrait, mon cher !
— Eh bien, fumons à la fenêtre, lui dis-
je-
Et nous allâmes nous accouder à la
fenêtre sur la rue, en cachant au fond de
nos mains arrondies en coquille les minces
rouleaux de tabac.
En face de nous était une boutique de
repasseuses : quatre femmes en caraco blanc
promenaient sur le linge, étalé devant elles,
le fer lourd et chaud qui dégageait une buée.
LA QUESTION DU LATIN 259
Tout à coup une autre, une cinquième
portant au bras un large panier qui lui fai-
sait plier la taille, sortit pour aller rendre
aux clients leurs chemises, leurs mouchoirs
et leurs draps. Elle s'arrêta sur la porte
comme si elle eût été fatiguée déjà; puis
elle leva les yeux, sourit en nous voyant
fumer, nous jeta, de sa main restée libre, un
baiser narquois d'ouvrière insouciante ; et
elle s'en alla d'un pas lent, en traînant ses
chaussures.
C'était une fille de vingt ans, petite, un
peu maigre, pâle, assez jolie, l'air gamin,
les yeux rieurs sous des cheveux blonds
mal peignés.
Le père Piquedent, ému, murmura :
— Quel métier, pour une femme ! Un vrai
métier de cheval.
Et il s'attendrit sur la misère du peuple.
11 avait un cœur exalté de démocrate senti-
260 LA QUESTION DU LATIN
mental et il parlait des fatigues ouvrières
avec des phrases de Jean-Jacques Rousseau
et des larmoiements dans la gorge.
Le lendemain, comme nous étions accou-
dés à la même fenêtre, la même ouvrière nous
aperçut et nous cria : << Bonjour les éco-
liers! » d'une petite voix drôle, en nous fai-
sant la nique avec ses mains.
Je lui jetai une cigarette, qu'elle se mit
aussitôt à fumer. Et les quatre autres repas-,
seuses se précipitèrent sur la porte , les mains
tendues, afin d'en avoir aussi.
Et, chaque jour, un commerce d'amitié
s'établit entre les travailleuses du trottoir
et les fainéants de la pension.
Le pèrePiquedent était vraiment comique
à voir. ïl tremblait d'être aperçu, car il au-
rait pu perdre sa place, et il faisait des
gestes timides et farces, toute une mimique
d'amoureux sur la scène, à laquelle les
LA QUESTION DU LATIN 201
femmes répondaient par une mitraille de
baisers.
Une idée perfide me germait dans la tête.
Un jour, en entrant dans notre chambre, je
dis, tout bas, au vieux pion :
— Vous ne croiriez pas, monsieur Pique-
dent, j'ai rencontré la petite blanchisseuse !
Vous savez bien, celle au panier, et je lui
ai parlé !
Il demanda un peu troublé par le ton que
j'avais pris :
— Que vous a-t-elle dit ?
— Elle m'a dit... mon Dieu... elle m'a
dit... qu'elle vous trouvait très bien... Au
fond, je crois... je crois... quelle est un peu
amoureuse de vous...
Je le vis pâhr ; il reprit :
— -Elle se moque de moi, sans dpute.Ges
choses-là n'arrivent pas à mon âge.
Je dis gravement
15.
262 LA QUESTION DU LATIN
— Pourquoi donc ? Vous êtes très bien !
Gomme je le sentais touché par ma ruse,
je n'insistai pas.
Mais chaque jour, je prétendis avoir ren-
contré la petite et lui avoir parlé de lui ; si
bien qu'il finit par me croire et par envoyer
à l'ouvrière des baisers ardents et con-
vaincus.
Or, il arriva qu'un matin, en me rendant
à la pension, je la rencontrai vraiment. Je
l'abordai sans hésiter comme si je la con-
naissais depuis dix ans.
— Bonjour, mademoiselle. Vous allez
bien ?
— Fort bien, monsieur, je vous remer-
cie !
— Voulez-Yous une cigarette ?
— Oh ! pas dans la rue.
— Vous la fumerez chez vous.
— Alors, je veux bien.
LA QUESTION DU LATIN 263
— Dites donc, mademoiselle, vous ne sa-
vez pas ?
— Quoi donc, monsieur ?
— Le vieux, mon vieux professeur...
— Le père Piquedent ?
— Oui, le père Piquedent. Vous savez
donc son nom ?
— Parbleu ! Eh bien ?
— Eli bien, il est amoureux de vous !
Elle se mit à rire comme une folle et
s'écria :
— G'te blague !
— Mais non, ce n'est pas une blague. Il
me parle de vous tout le temps des leçons.
Je parie qu'il vous épousera, moi !
Elle cessa de rire. L'idée du mariage rend
grave toutes les filles. Puis elle répéta incré-
dule :
— G' te blague !
— Je vous jure que c'est vrai.
264 LA QUESTION DU LATIN
Elle ramassa son panier posé devant ses
pieds.
— Eh bien ! nous verrons, dit-elle.
Et elle s'en alla.
Aussitôt entré à la pension, je prisa part
le père Piquedent :
— Il faut lui écrire ; elle est folle de
vous.
Et il écrivit une longue lettre doucement
tendre, pleine de phrases et de périphrases,
de métaphores et de comparaisons, de
philosophie et de galanterie universitaire,
un vrai chef-d'œuvre de grâce burlesque,
que je me chargeai de remettre à la jeune
personne.
Elle la lut avec gravité, avec émotion,
puis elle murmura :
— Comme il écrit bien ! On voit qu'il a
reçu de l'éducation ! C'est-il vrai qu'il
m'épouserait ?
LA QUESTION' DU LATIN 265
Je répondis intrépidement :
— Parbleu ! 11 en perd la tète.
— Alors il faut qu'il m'invite à dîner
dimanche à l'île des Fleurs?
Je promis qu'elle serait invitée.
Le père Piquedent fut très touché de
tout ce que je lui racontai d'elle.
J'ajoutai :
— Elle vous aime, monsieur Piquedent ;
et je la crois une honnête fille. 11 ne faut
pas la séduire et l'abandonner ensuite !
Il répondit avec fermeté :
— Moi aussi je suis un honnête homme,
mon ami.
Je n'avais, je l'avoue, aucun projet. Je
faisais une farce, une farce d'écolier, rien
de plus. J'avais deviné la naïveté du vieux
pion, son innocence et sa faiblesse. Je
m'amusais sans me demander comment
cela tournerait. J'avais dix-huit ans, et je
26G LA QUESTION DU LATIN
passais pour un madré farceur, au lycée,
depuis longtemps déjà.
Donc il fut convenu que le père Pique-
dent et moi partirions en fiacre jusqu'au
bac de la Queue-de-Vache, nous y trouve-
rions Angèle, et je les ferais monter dans
mon bateau, car je canotais en ce temps-là.
Je les conduirais ensuite à l'île des Fleurs,
où nous dînerions tous les trois. J'avais
imposé ma présence, pour bien jouir de
mon triomphe, et le vieux, acceptant ma
combinaison, prouvait bien qu'il perdait la
tête en effet en exposant ainsi sa place.
Quand nous arrivâmes au bac, où mon
canot était amarré depuis le matin, j'aperçus
dans l'herbe, ou plutôt au-dessus des hautes
herbes de la berge, une ombrelle rouge
énorme, pareille à un coquelicot mon-
strueux. Sous l'ombrelle nous attendait la
petite blanchisseuse endimanchée. Je fus
LA QUESTION DU LATIN 267
surpris ; elle était vraiment gentille, bien
que pâlotte, et gracieuse, bien que d'allure
un peu faubourienne.
Le père Piquedent lui tira son chapeau
en s'inciinant. Elle lui tendit la main, et ils
se regardèrent sans dire un mot. Pais ils
montèrent dans mon bateau et je pris les
rames.
Ils étaient assis côte à côte, sur le banc
d'arrière.
Le vieux parla le premier :
— Ycilà un joli temps, pour une prome-
nade en barque.
Elle murmura :
— Oh ! oui.
Elle laissait traîner sa main dans le courant ,
effleurant l'eau de ses doigts, qui soule-
vaient un mince filet transparent, pareil à
une lame de verre. Gela faisait un bruit
léger, un gentil clapot, le long du canot.
2C8 LA QUESTION DU LATIN
Quand on fut dans le restaurant, elle
retrouva la parole, commanda le dîner :
une friture, un poulet et de la salade ; puis
elle nous entraîna dans l'île, qu'elle con-
naissait parfaitement.
Alors elle fut gaie, gamine et même
assez moqueuse.
Jusqu'au dessert, il ne fut pas question
d'amour. J'avais offert du Champagne, et le
père Piquedent était gris. Un peu partie
elle-même, elle l'appelait :
— Monsieur Piquenez.
Il dit tout à coup :
— Mademoiselle, monsieur Raoul vous a
communiqué mes sentiments.
Elle devint sérieuse comme un juge :
— Oui, monsieur !
— Y répondez- vous ?
— On ne répond jamais à ces questions-
là !
LA QUESTION DU LATIN 20'.i
Il soufflait d'émotion et reprit :
— Enfin, un jour viendra-t-il où je pour-
rai vous plaire ?
Elle sourit :
— Gros bête! Vous êtes très gentil.
— Enfin, mademoiselle, pensez-vous que
plus tard, nous pourrions...
Elle hésita, une seconde; puis dune voix
tremblante:
— C'est pour m'épouser que vous dites
ça ? Car jamais autrement, vous savez ?
— Oui, mademoiselle !
— Eh bien I ça va, monsieur Piquenez !
C'est ainsi que ces deux étourneaux se
promirent le mariage, par la faute d'un
galopin. Mais je ne croyais pas cela sé-
rieux ; ni eux non plus, peut-être. Une hési-
tation lui vint à elle :
— Vous savez, je n'ai rien, pas quatre
sous.
270 LA QUESTION DU LATIN
Il balbutia, car il était ivre comme Si-
lène :
— Moi, j'ai cinq mille francs d'écono-
mies.
Elle s'écria triomphante :
— Alors nous pourrions nous établir ?
Il devint inquiet :
— Nous établir quoi ?
— Est-ce que je sais, moi ? Nous ver-
rons. Avec cinq mille francs, on fait bien
des choses. Vous ne voulez pas que j'aille
habiter dans votre pension, n'est-ce pas
Il n'avait point prévu jusque-là, et il bé-
gayait fort perplexe :
— Nous établir quoi ? Ça n'est pas com-
mode ! Moi je ne sais que le latin !
Elle réfléchissait à son tour, passant en
revue toutes les professions qu'elle avait
ambitionnées.
— Vous ne pourriez pas être médecin ?
LA QUESTION DU LATIN 271
— Non, je n'ai pas de diplôme !
— Ni pharmacien ?
— Pas davantage.
Elle poussa un cri de joie. Elle avait
trouvé.
— Alors nous achèterons une épicerie î
Oh! quelle chance! nous achèterons une
épicerie ! Pas grosse par exemple : avec
cinq mille francs on ne va pas loin.
Il eut une révolte :
— Non, je ne peux pas être épicier... Je
suis... je suis... je suis trop connu... Je ne
sais que... que... que le latin... moi...
Mais elle lui enfonçait dans la bouche un
verre plein de Champagne. Il but et se tut .
Nous remontâmes dans le bateau. La
nuit était noire, très noire. Je vis bien,
cependant, qu'ils se tenaient par la taille
et qu'ils s'embrassèrent plusieurs fois.
Ce fut une catastrophe épouvantable.
272 LA QUESTION DU LATIN
Notre escapade, découverte, fit chasser le
père Piquedent. Et mon père, indigné,
ni'envoya finir ma philosophie dans la pen-
sion Ribaudet.
Je passai mon bachot six semaines plus
tard. Puis j'allai à Paris faire mon droit; et
je ne revins dans ma ville natale qu'après
deux ans.
Au détour de la rue du Serpent une bou-
tique m'accrocha l'œil. On lisait: Produits
rolordau.r Piquedent. Pais dessous, afin de
renseigner les plus ignorants : Epicerie.
Je m'écriai :
— Quantum mutatus al) iHo !
11 leva la tête, lâcha sa cliente et se pré-
cipita sur moi les mains tendues.
— Ah ! mon jeune ami, mon jeune ami,
vous voici ! Quelle chance 1 Quelle chance !
Une belle femme, très ronde, quitta brus-
quement le comptoir et se jeta sur mon
LA QUESTION DU LATIN 2.73
cœur. J'eus de la peine à la reconnaître
tant elle avait engraissé.
Je demandai :
— Alors ça va ?
Piquedent s'était remis à peser :
— Oh î très bien, très bien, très bien. J'ai
gagné trois mille francs nets, cette année !
— Et le latin, monsieur Piquedent ?
— Oh! mon Dieu, le latin, le latin, le
latin, voyez- vous, il ne nourrit pas son
homme I
I
LE FERMIER
Le baron René du Treilles m'avait dit :
— Voulez-vous venir faire l'ouverture de
la chasse avec moi dans ma ferme de Marin-
ville ? Vous me raviriez, mon cher. D'ail-
leurs, je suis tout seul. Cette chasse est
d'un accès si difficile, et la maison oii je
couche si primitive que je n'y puis mener
que des amis tout à lait intimes.
J'avais accepté.
Nous partîmes donc le samedi par le
chemin de fer, ligne de Normandie. A la
station d'Alvimare on descendit, et le baron
276 LE FERMIER
René, me montrant un char à bancs cam-
pagnard attelé d'un cheval peureux que
maintenait un grand paysan à cheveux
blancs, me dit :
— Voici notre équipage, mon cher.
L'homme tendit la main à son proprié-
taire, et le baron la serra vivement en
demandant :
— Eh bien, maître Lebrument, ça va ?
— Toujou d'mème, m'sieu l'baron.
Nous montâmes dans cette cage à poulets
suspendue et secouée sur deux roues déme-
surées. Et le jeune cheval, après un écart
violent, partit au galop en nous projetant
en l'air comme des balles ; chaque retour sur
le banc de bois me faisait un mal horrible.
Le paysan répétait de sa voix calme et
monotone :
— Là, là, tout beau, tout beau, Moutard,
tout beau.
LE FER MI EU 277
Mais Moutard n'écoutait guère et gamba-
dait comme un chevreau.
Nos deux chiens, derrière nous, dans la
partie vide de la cage, s'étaient dressés et
reniflaient Fair des plaines où passaient des
odeurs de gibier.
Le baron regardait au loin, d'un œil triste,
la grande campagne normande, ondulante
et mélancoKque, pareille à un immense parc
anglais, à un parc démesuré, où les cours
des fermes entourées de deux ou quatre
rangs d'arbres, et pleines de pommiers tra-
pus qui font invisibles les maisons, dessi-
nent à perte de vue les perspectives de
futaies, de bouquets de bois et de massifs,
que cherchent les jardiniers artistes en tra-
çant les lignes des propriétés princières. Et
René du Treilles murmura soudain :
— J'aime cette terre ; yy 'ai mes racines.
C'était un Normand pur, haut et large,
16
278 LE FERMIER
un peu ventru, de la vieille race des aven-
turiers qui allaient fonder des royaumes
sur le rivage de tous les océans. Il avait
environ cinquante ans, dix ans de moins
peut-être que le fermier qui nous condui-
sait. Celui-là était un maigre, un paysan
tout en os couverts de peau sans chair, un
de ces hommes qui vivent un siècle.
Après deux heures de route par des che-
mins pierreux, à travers cette plaine verte
et toujours pareille, la guimbarde entra
dans une de ces cours à pommiers, et elle
s'arrêta devant un vieux bâtiment délabré
où une vieille servante attendait à côté d'un
jeune gars qui saisit le cheval.
On entra dans la ferme, La cuisine enfu-
mée était haute et vaste. Les cuivres et les
faïences brillaient, éclairés par les reflets de
l'âtre. Un chat dormait sur une chaise : un
chien dormait sous la table. On sentait, là
LE FERMIER 279
dedans, le lait, la pomme, la fumée, et cette
odeup innommable des vieilles maisons
paysannes, odeur du sol, des murs, des
meubles, odeur des vieilles soupes répan-
dues, des vieux lavages et des vieux habi-
tants, odeur des betes et des gens mêlés,
des choses et des êtres, odeur du temps,
du temps passé.
Je ressortis pour regarder la cour. Elle
était très grande, pleine de pommiers an-
tiques, trapus et tortus, et couverts de
fruits, qui tombaient dans l'herbe, autour
d'eux. Dans cette cour, le parfum normand
des pommes était aussi violent que celui
des orangers fleuris sur les rivages du
lAJidi.
Quatre lignes de hêtres entouraient cette
enceinte. Ils étaient si hauts qu'ils sem-
blaient atteindre les nuages, à cette heure
de nuit tombante, et leurs têtes, où passait
280 LE FERMIER
le vent du soir, s'agitaient et chantaient une
plainte interminable et triste.
Je rentrai. Le baron se chaufTait les pieds
et écoulait son fermier parler des choses
du pays. 11 racontait les mariages, les nais-
sances, les morts, puis la baisse des grams
et les nouvelles du bétail. La Yeularde (une
vache achetée à Veules) avait fait son veau
à la mi-juin. Le cidre n'avait pas été fa-
meux, l'an dernier. Les pommes d'abricot
continuaient à disparaître de la contrée.
Puis on dina. Ce fut un bon dîner de
campagne, simple et abondant, long et
tranquille. Et, tout le temps du repas, je
remarquai l'espèce particulière d'amicale
familiarité qui m'avait frappé, d'abord,
entre le baron et le paysan.
Au dehors, les hêtres continuaient à
gémir sous les poussées du vent nocturne,
et nos deux chiens, enfermés dans une
LE FERMIER -81
étable, pleuraient et hurlaient d'une façon
sinistre. Le feu s'éteignit dans la grande
cheminée. La servante était partie se cou-
cher. Maître Lebrument dit à son tour :
— Si vous permettez, m'sieu le baron,
j'vas m'mette au lit. J'ai pas coutume d'veil-
1er tard, mé.
Le baron lui tendit la main et lui dit :
(( Allez, mon ami, » d'un ton si cordial,
que je demandai, dès que l'homme eut dis-
paru :
— Il vous est très dévoué, ce fermier?
— Mieux que cela, mon cher, c'est un
drame, un vieux drame tout simple et très
triste, qui m'attache à lui. Voici d'ailleurs
cette histoire...
« Vous savez que mon père fut colonel
de cavalerie. 11 avait eu comme ordonnance
16.
282 LE FERMIER
ce garçon, aujourd'hui un vieillard, fils
d'un fermier. Puis quand mon père donna
sa démission, il reprit comme domestique
ce soldat qui avait environ quarante ans.
Moi, j'en avais trente. Nous habitions alors
en notre château de Yalrenne, près de
Caudebec-en-Caux.
En ce temps-là, la femme de chambre
de ma mère était une des plus jolies fdles
qu'on put voir, blonde, éveillée, vive,-
mince, une vraie soubrette, l'ancienne sou-
brette disparue à présent. Aujourd'hui, ces
créatures-là deviennent tout de suite des
filles. Paris, au moyen des chemins de fer,
les attire, les appelle, les prend dès qu'elles
s'épanouissent, ces petites gaillardes qui
restaient jadis de simples servantes. Tout
homme qui passe, comme autrefois les ser-
gents recruteurs cherchant des conscrits,
les embauche et les débauche, ces fillettes,
LE FERMIER 283
et nous n'avons plus comme bonnes que le
rebut de la race femelle, tout ce qui est
épais, vilain, commun, difforme, trop laid
pour la galanterie.
Donc cette fille était charmante, et je
l'embrassais quelquefois dans les coins
sombres. Rien de plus; oh! rien de plus,
je vous le jure. Elle était honnête, d'ail-
leurs ; et moi je respectais la maison de
maman, ce que ne font plus guère les po-
lissons d'aujourd'hui.
Or, il arriva que le valet de chambre de
papa, l'ancien troupier, le vieux fermier
que vous venez de voir, devint amoureux
fou de cette fille, mais amoureux comme
on ne l'est pas. D'abord, on s'aperçut qu'il
oubliait tout, qu'il ne pensait plus à rien.
Mon père lui répétait sans cesse :
— Voyons, Jean, qu'est-ce que tu as?
Es-tu malade?
284 LE FERMIER
11 répondait :
— Non, non, m'sieu le baron. J'ai rien.
Il maigrit ; puis il cassa des verres en
servant à table et laissa tomber des as-
siettes. On le pensa atteint d'un mal ner-
veux et on fit venir le médecin, qui crut
remarquer les symptômes d'une afTection
de la moelle épinière. Alors, mon père,
plein de sollicitude pour son serviteur, se
décida à l'envoyer dans une maison de
santé. L'homme, à cette nouvelle, avoua.
Il choisit un matin, pendant que son
maître se rasait, et, d'une voix timide :
— M'sieu r baron...
— Mon garçon.
— C'qui m' faudrait, voyez-vous, c'est
point des drogues...
— Ah! Quoi donc?
— C'est r mariage !
Mon père stupéfait se retourna :
LE FERMIER 285
— Tu dis? tu dis?... hein?
— C'est r mariage.
— Le mariage? Tu es donc, tu es donc...
amoureux... animal?
— C'est ça, m'sieu 1' baron.
Et mon père se mit à rire d'une façon si
immodérée, que ma mère cria à travers le
mur :
— Qu'est-ce que tu as donc, Contran ?
Il répondit :
— Viens ici, Catherine.
Et quand elle fut entrée, il lui raconta,
avec des larmes de gaieté plein les yeux,
que son imbécile de valet était tout bête-
ment malade d'amour.
Au lieu de rire, maman fut attendrie.
— Qui est-ce que tu aimes comme ça,
mon garçon?
11 déclara, sans hésiter :
— C'est Louise, madame la baronne.
286 LE FERMIER
Et maman reprit avec gravité :
— Nous allons tâcher d'arranger ça pour
le mieux..
Louise fut donc appelée et interrogée par
ma mère; et elle répondit qu'elle savait très
bien la flamme de Jean, que Jean s'était dé-
claré plusieurs fois, mais qu'elle ne voulait
point de lui. Elle refusa de dire pourquoi.
Et deux mois se passèrent, pendant les-
quels papa et maman ne cessèrent de presser
cette fille d'épouser Jean. Comme elle jurait
n'aimer personne autre, elle ne pouvait
apporter aucune raison sérieuse à son refus.
Papa, enfin, vainquit sa résistance par un
gros cadeau d'argent ; et on les établit,
comme fermiers, sur la terre où nous som-
mes aujourd'hui. Ils quittèrent le château,
et je ne les vis plus pendant trois ans.
Au bout de trois ans, j'appris que Louise
était morte de la poitrine. Mais mon père et
LE FERMIER 281
ma mère moururent à leur tour, et je fus
encore deux ans sans me trouver en face de
Jean.
Enfin, un automne, vers la fin d'octobre,
l'idée me vint d'aller chasser sur cette pro-
priété, gardée avec soin, et que mon fer-
mier m'affirmait être très giboyeuse.
J'arrivai donc, un soir, dans cette maison,
un soir de pluie. Je fus stupéfait de trouver
l'ancien soldat de mon père avec des che-
veux tout blancs, bien qu'il n'eût pas plus,
de quarante-cinq ou six ans.
Je le fis dîner en face de moi, à cette
table où nous sommes. Il pleuvait à verse.
On entendait l'eau battre le toit, les murs et
les vitres, ruisseler en déluge dans la cour,
et mon chien hurlait dans l'étable, comme
font les nôtres, ce soir.
Tout à coup, après que la servante fut
partie se coucher, l'homme murmura :
288 LE FERMIER
— M'sieu 1' baron...
— Quoi, maître Jean?
— J'ai d' quoi à vous dire.
— Dites, maître Jean.
— C'est qu'ça... qu'ça m'cliiffonne.
— Dites toujours.
— Vous vous rappelez ben Louise, ma
femme?
— Certainement que je me la rappelle.
— Eh ben, aile m'a chargé d'eune chose,
pour vous.
— Quelle chose ?
— Eune... eune... comme qui dirait eune
confession...
— Ah !.. . quoi donc ?
— C'est... c'est... j'aimerais ben pas vous
r dire tout d'même... mais i faut... i faut...
et ben... c'est pas d' la poitriri^ qu'aile est
morte... c'est... c'est... d' chagrin... v'ià la
chose au long, pour finir.
LE FERMIER 289
Dès qu'aile fut ici, aile maigrit, aile chan-
gea, qu'aile n'était pu r'connaissable, au
bout d' six mois, pu r'connaissable, m'sieu
r baron. C'était tout comme mé avant d' l'é-
pouser, seulement que c'était l'opposé, tout
l'opposé.
J' fis v'nir 1' médecin. Il dit qu'aile avait
eune maladie d' foie, eune... eune... apa-
tique. Alors j'achetai des drogues, des
drogues, des drogues pour pu de trois
cents francs. Mais aile n' voulait point
les prendre, aile ne voulait point ; aile
disait :
— Pas la peine, mon pauve Jean. Ça n' s'ra
rien.
Mé, j' véyais ben qu'y avait du bobo, au
fond. Et pis que je la trouvai pleurant, eune
fois ; je savais pu que faire, non, je savais
pu. J'y achetai des bonnets, des robes, des
pommades pour les cheveux, des bouques
200 LE FERMIER
d'oreilles. Rien n'y fit. Et j' compris qu'aile
allait mourir.
Y 'là qu'un soir, fin novembre, un soir de
neige, qu'aile avait pas quitté son lit d' la
journée, aile me dit d'aller quérir 1' curé.
J'y allai.
Dès qu'i fut venu :
— Jean, qu'aile me dit, j' vas te faire ma
confession. Je te la dois. Ecoute, Jean. Je
t'ai jamais trompé, jamais. Mi avant mi
après le mariage, jamais. M'sieu le curé est
là pour l'dire, ii qui connaît mon âme. Eh
ben, écoute, Jean, si j' meurs, c'est parce
que j'ai pas pu m' consoler d'être pu au
château, parce... j'avais trop... trop d'ami-
tié pour m'sieu l' baron René... Trop d'ami-
tié, t'entends, rien que d' l'amitié. Ça m'
tue. Quand je l'ai pu vu, j'ai senti que j'
mourrais. Si je l'avais vu, j'aurais existé;
seulement vu, rien de pu. J' veux que tu li
LE FERMIER 201
dises, un jour, plus tard, quand j' s'mi pu
là. Tu li diras. Jure-le... jure-le... Jean,
d'vant m'sieu 1' curé. Ça m" consolera d'
savoir qu'il 1' saura un jour, que j' suis
morte de ça... v'ià... jure-le...
Mé j'ai promis, m'sieu 1' baron. Et j'ai
tenu ma parole, foi d'honnête homme.
Et il se tut, les yeux dans les miens.
Cristi ! mon cher, vous n'avez pas idée de
l'émotion qui m'a saisi en entendant ce
pauvre diable, dont j'avais tué la femme
sans m'en douter, me le raconter comme
ça, par cette nuit de pluie, dans cette cui-
sine.
Je balbutiais :
— Mon pauvre Jean 1 mon pauvre Jean !
Il murmura :
— V'ià la chose, m'sieu le baron. J'y pou-
292 LE FERMIER
Yons rien, ni l'un... ni l'autre... C'est fait...
Je lui pris les mains à travers la table, et
je me mis à pleurer.
Il demanda :
— Voulez-vous v'nir à la tombe?
Je fis : « Oui » de la tète, ne pouvant
plus parler.
11 se leva, alluma une lanterne, et nous
voici partis à travers la pluie, dont notre
lumière éclairait brusquement les gouttes
obliques, rapides comme des flèches.
Il ouvrit une porte, et je vis des croix de
bois noir.
Il dit soudain : « C'est là », devant une
plaque de marbre, et posa dessus sa lan-
terne afin que je pusse lire l'inscription :
A LOUISE-HORTE.NSl^ MARINE!
Femme de Jean-Fr(i)i';(j(s I.ebnimenl
cullivaleur
Elle lut lidùle épouse. Que Dieu ail son àmc 1
LE FERMIER 293
Nous étions à genoux dans la boue, lui
et moi, avec la lanterne entre nous, et je
regardais la pluie frapper le marbre blanc,
rebondir en poussière d'eau, puis s'écouler
par les quatre bords de la pierre impéné-
trable et froide. Et je pensais au cœur de
celle qui était morte... Oh ! pauvre cœur!...
pauvre cœur ! . . .
Depuis lors, je reviens ici, tous les ans.
Et, je ne sais pourquoi, je me sens troublé
comme un coupable, devant cet homme qui
a toujours l'air de me pardonner. »
CRI D'ALARME
J'ai reçu la lettre suivante. Pensant qu'elle
peut être profitable à beaucoup de lecteurs,
je m'empresse de la leur communiquer.
Paris, l.j novembre 1886.
Monsieur,
Vous traitez souvent, soit par des contes,
soit par des chroniques, des sujets qui ont
trait à ce que j'appellerai « la morale cou-
rante ». Je viens vous soumettre des ré-
flexions qui doivent, me semble-t-il, vous
servir pour un article.
29G CRI D'ALARME
Je ne suis pas marié, je suis garçon, et
un peu naïf, à ce qu'il paraît. Mais j'imagine
que beaucoup d'hommes, que la plupart des
hommes sont naïfs à ma façon. Etant tou-
jours ou presque toujours de bonne foi, je
sais mal distinguer les astuces naturelles de
mes voisins, et je vais devant moi, les yeux
ouverts, sans regarder assez derrière les
choses et derrière les attitudes.
Nous sommes habitués, presque tous, à
prendre généralement les apparences pour
les réalités, et à tenir les gens pour ce qu'ils
se donnent ; et bien peu possèdent ce flair
qui fait devinera certains hommes la nature
réelle et cachée des autres. Il résulte de là,
de cette optique particulière et convention-
nelle appliquée à la vie, que nous passons
comme des taupes au milieu des événe-
ments ; que nous ne croyons jamais à ce
qui est, mais à ce qui semble être, que
ClU D'ALARME 297
nous crions à l'invraisemblance dès qu'on
montre le fait derrière le voile, et que tout
ce qui déplaît à notre morale idéaliste est
classé par nous comme exception, sans que
nous nous rendions compte que l'ensemble
de ces exceptions forme presque la totalité
des cas ; il en résulte encore que les bons
crédules, comme moi, sont dupés par tout
le monde, et principalement par les femmes,
qui s'y entendent.
Je suis parti de loin pour en venir au fait
particulier qui m'intéresse.
.l'ai une maîtresse, une femme mariée.
Comme beaucoup d'autres, je m'imaginais
bien entendu être tombé sur une exception,
sur une petite femme malheureuse trompant
pour la première fois son mari. Je lui avais
fait, ou plutôt je croyais lui avoir fait long-
temps la cour, l'avoir vaincue à force de •
soins et d'amour, avoir triomphé à force de
n.
298 CRI D'ALARME
persévérance. J'avais employé en effet mille
précautions, mille adresses, mille lenteurs
délicates pour arriver à la conquérir.
Or voici ce qui m'est arrivé la semaine
dernière.
Son mari étant absent pour quelques
jours, elle me demanda de venir dîner chez
moi, en garçon, servie par moi pour éviter
même la présence d'un domestique. Elle
avait une idée fixe qui la poursuivait depuis
quatre ou cinq mois, elle voulait se griser,
mais se griser tout à fait sans rien craindre,
sans avoir à rentrer, à parler à sa femme
de chambre, à marcher devant témoins.
Souvent elle avait obtenu ce qu'elle appelait
un « trouble gai » sans aller plus loin, et
elle trouvait cela déhcieux. Donc elle s'était
promis de se griser une fois, une fois seu-
lement, mais bien. Elle raconta chez elle
qu'elle allait passer vingt-quatre heures chez
CRI DALARME 299
des amis, près de Paris, et elle arriva chez
moi à l'heure du dîner.
Lue femme, naturellement, ne doit se
griser qu'avec du Champagne frappé. Elle
en but un grand verre à jeun, et, avant les
huîtres, elle commençait à divaguer.
Nous avions un dîner froid tout préparé
sur une table derrière moi. Il me suffisait
d'étendre le bras pour prendre les plats ou
' les assiettes et je servais tant bien que mal
en l'écoutant bavarder.
Elle buvait coup sur coup, poursuivie par
son idée fixe. Elle commença par me faire
des confidences anodines et interminables
sur ses sensations déjeune fille. Elle allait,
elle allait, l'œil un peu vague, brillant, la
langue déliée; et ses idées légères se dérou-
laient interminablement comme ces bandes
de papier bleu des télégraphistes, qui font
marcher toute seule leur bobine et semblent
300 CRI D" AL ARME
sans fin, et s'allongent toujours au petit
bruit de l'appareil électrique qui les couvre
de mots inconnus.
De temps en temps elle me deman-
dait :
— Est-ce que je suis grise ?
— Non, pas encore.
Et elle buvait de nouveau.
Elle le fut bientôt. Non pas grise à per-
dre le sens, mais grise à dire la vérité, à ce
qu'il me sembla.
Aux confidences sur ses émotions de
jeune fille succédèrent des confidences plus
intimes sur son mari. Elle me les fit com-
plètes, gênantes à savoir, sous ce prétexte,
cent fois répété : « Je peux bien te dire
tout, à toi... A qui est-ce que je dirais tout,
si ce n'est à toi. » Je sus donc toutes les
habitudes, tous les défauts, toutes les ma-
nies et les goûts les plus secrets de son mari.
CRI D'ALARME 301
Et elle me demandait en réclamant une
approbation : « Est-il bassin?,., dis-moi,
est-il bassin ?... Crois-tu qu'il m'a rasée...
hein?... Aussi, la première fois que je t'ai
vu, je me suis dit : « Tiens, il me plaît,
« celui-là, je le prendrai pour amant. » C'est
alors que tu m'as fait la cour. »
Je dus lui montrer une tête bien drôle,
car elle la vit malgré l'ivresse ; et elle se mit
à rire aux éclats : « Ah !... grand serin,
dit-elle, en as-tu pris des précautions...
mais quand on nous fait la cour, gros bête...
c'est que nous voulons bien... et alors il
faut aller vite, sans quoi on nous laisse
attendre... Faut-il être niais pour ne pas
comprendre, seulement à voir notre regard,
qae nous disons « Oui ». Ah! je crois que
je t'ai attendu, dadais! Je ne savais pas
comment m'y prendre, moi, pour te faire
comprendre que j'étais pressée... Ah ! bien
302 CRI D'ALARiME
oui... des fleurs... des vers... des compli-
ments... encore des fleurs... et puis rien...
de plus... J'ai failli te lâcher, mon bon, tant
tu étais long à te décider. Et dire qu'il y a
la moitié des hommes comme toi, tandis que
l'autre moitié. . . Ah ! ... ah ! ... ah 1 .. . »
Ce rire me fit passer un frisson dans le
dos. Je balbutiai : — « L'autre moitié...
alors l'autre moitié?... »
Elle buvait toujours, les yeux noyés par
le vin clair, l'esprit poussé par ce besoin
impérieux dédire la vérité qui saisit parfois
les ivrognes.
Elle reprit : « Ah ! l'autre moitié va vite...
trop vite... mais ils ont raison ceux-là tout
de même. H y a des jours oii ça ne leur
réussit pas, mais il y a aussi des jours oii
ça leur rapporte, malgré tout.
Mon cher... si tu savais... comme c'est
drôle... deux hommes... Vois-tu, les timides,
CRI D'ALAHME :503
comme toi , ça n'imaginerait jamais comment
sont les autres... et ce qu'ils font... tout de
suite... quand ils se trouvent seuls avec
nous... Ce sont des risque-tout!... Ils ont
des gifles... c'est vrai... mais qu'est-ce que
<;a leur fait... ils savent bien que nous ne
bavarderons jamais. Ils nous connaissent
bien, eux... »
Je la regardais avec des yeux d'Inquisi-
teur et avec une envie folle de la faire
parler, de savoir tout. Combien de fois
je me l'étais posée, cette question : « Com-
ment se comportent les autres hommes
avec les femmes, avec nos femmes? » Je
sentais bien, rien qu'à voir dans un sa-
lon, en public, deux hommes parler à la
même femme, que ces deux hommes, se
trouvant l'un après l'autre en tête-à-tête
avec elle, auraient une allure toute diffé-
rente, bien que la connaissant au même
30t ClU D'ALARME
degré. On devine du premier coup d'oeil
que certains êtres, dqués naturellement
pour séduire, ou seulement plus dégour-
dis, plus hardis que nous, arrivent, en
une heure de causerie avec une femme
qui leur plaît, à un degré d'intimité que
nous n'atteignons pas en un an. Eh bien,
ces hommes-là, ces séducteurs, ces en-
treprenants ont-ils, quand l'occasion s'en
présente, des audaces de mains et de lèvres
qui nous paraîtraient à nous, les trem-
blants, d'odieux outrages, mais que les
femmes peut-être considèrent seulement
comme de l'effronterie pardonnable, comme
d'indécents hommages à leur irrésistible
grâce ?
Je lui demandai donc : « 11 y en a qui
sont très inconvenants, n'est-ce pas, des
hommes? »
Elle se renversa sur sa chaise pour rire
cm DALARME 'Mli
plus à son aise, mais d'un rire énervé,
malade, un de ces rires qui tournent en
attaques de nerfs; puis, un peu calmée,
elle reprit : « Ah ! ah ! mon cher, incon-
venants ?... c'est-à-dire qu'ils osent tout...
tout de suite..., tout... tu entends... et bien
d'autres choses encore... »
Je me sentis révolté comme si elle ve-
nait de me révéler une chose monstrueuse.
— Et vous permettez ça, vous autres?...
— Non.;, nous ne permettons pas...
nous giflons... mais ça nous amuse tout
de même... Ils sont bien plus amusants
que vous, ceux-là!... Et puis avec eux
on a toujours peur, on n'est jamais tran-
quille... et c'est délicieux d'avoir peur...
peur de ça surtout. Il faut les surveiller
tout le temps... c'est comme si on se bat-
tait en duel... On regarde dans leurs yeux
où sont leurs pensées, et où vont leurs
300 CRI D'ALARME
mains. Ce sont des goujats, situ veux, mais
ils nous aiment bien mieux que vous!...
Une sensation singulière et imprévue
m'envahissait. Bien que garçon, et résolu
à rester garçon, je me sentis tout à coup
l'âme d'un mari devant cette impudente
confidence. Je me sentis l'ami, rallié, le
frère de tous ces hommes confiants et qui
sont, sinon volés, du moins fraudés par
tous ces écumeurs de corsages.
C'est encore à cette bizarre émotion
que j'obéis en ce moment, en vous écri-
vant, monsieur, et en vous priant de jeter
pour moi un cri d'alarme vers la grande
armée des époux tranquilles.
Cependant des doutes me restaient, cette
femme était ivre et devait mentir.
Je repris : « Comment est-ce que vous
ne racontez jamais ces aventures-là à per-
sonne, vous autres ? »
CRI D'ALARxME 307
Elle me regarda avec une pitié profonde
et si sincère que je la crus, pendant une
minute, dégrisée par l'étonnement.
« Nous... Mais que tu es bête, mon
cher. Est-ce qu'on parle jamais de ça...
Ah ! ah ! ah î Est-ce que ton domestique
te raconte ses petits profits, le sou du
franc, et les autres. Eh bien, ça, c'est
notre sou du franc. Le mari ne doit pas
se plaindre, quand nous n'allons point
plus loin. Mais que tu es bête !... Parler
de ça, ce serait donner l'alarme à tous
les niais! Mais que tu es bête!... Et puis
quel mal ça fait-il, du moment qu'on ne
cède pas ! »
Je demandai encore, très confus :
— Alors, on t'a souvent embrassée ?
Elle répondit avec un air de mépris sou-
verain pour l'homme qui en pouvait dou-
ter : « Parbleu... Mais toutes les femmes
:i>'8 CRI D'ALARME
ont été embrassées souvent... Essaye avec
n'importe qui, pour voir, toi, gros serin.
Tiens, embrasse M"^^ de X..., elle est toute
jeune, très honnête... Embrasse, mon
ami embrasse... et touche... tu verras...
tu verras... Ah ! ah ! ah !... »
Tout à coup elle jeta son verre plein
dans le lustre. Le Champagne retomba en
pluie, éteignit trois bougies, tacha les ten-
tures, inonda la table, tandis que le cristal
brisé s'éparpillait dans ma salle à manger.
Puis elle voulut saisir la bouteille pour en
faire autant, je l'en empêchai ; alors elle se
mit à crier, d'une voix suraiguë... et l'atta-
que de nerfs arriva... comme je l'avais
prévu...
Quelques jours plus tard, je ne pensais
CRI DALARME 301»
plus guère à cet aveu de femme grise,
quand je me trouvai, par hasard, en soirée
avec cette M'"*^^ de X... que ma maîtresse
m'avait conseillé d'embrasser. Habitant le
môme quartier qu'elle, je lui proposai de la
reconduire à sa porte, car elle était seule,
ce soir-là. Elle accepta.
Dès que nous fûmes en voiture, je me
dis : « Allons, il faut essayer », mais je
n'osai pas. Je ne savais comment débuter,
comment attaquer.
Puis, 'tout à coup j eus le courage déses-
péré des lâches. Je lui dis :
-— Comme vous étiez jolie, ce soir.
Elle répondit en riant :
— Ce soir était donc une exception, puis-
que vous l'avez remarqué pour la première
fois ?
Je restais déjà sans réponse. La guerre
galante ne me va point décidément. Je trou-
:310 CRI D'ALARME
vai ceci, pourtant, après un peu de réflexion :
— Non, mais je n'ai jamais osé vous le
dire.
Elle fut étonnée :
— Pourquoi ?
— Parce que c'est... c'est un peu diffi-
cile.
— Difficile de dire à une femme qu'elle
est jolie ? Mais d'où sortez-vous ? On doit
toujours le dire... même quand on ne le
pense qu'à moitié... parce que ça nous fait
toujours plaisir à entendre...
Je me sentis animé tout à coup d'une
audace fantastique, et, la saisissant par
la taille, je cherchai sa bouche avec mes
lèvres.
Cependant je devais trembler, et ne pas
lui paraître si terrible. Je dus aussi com-
biner et exécuter fort mal mon mouvement,
car elle ne fit que tourner la tête pour éviter
CRI D'ALARME 311
mon contact, en disant : « Oh ! mais non...
c'est trop... c'est trop... Vous allez trop
vite... prenez garde à ma coiffure... On
n'embrasse pas une femme qui porte une
coiffure comme la mienne !... »
J'avais repris ma place, éperdu, désolé de
cette déroute. Mais lu A'oiture s'arrêtait
devant sa porte. Elle descendit, me tendit
la main, et, de sa voix la plus gracieuse :
« Merci de m'a voir ramenée, cher mon-
sieur,... et n'oubliez pas mon conseil. »
Je l'ai revue trois jours plus tard. Elle
avait tout oublié.
Et moi, monsieur, je pense sans cesse aux
autres... aux autres... à ceux qui savent
compter avec les coiffures et saisir toutes
les occasions...
;{I2 CHI D"ALARME
Je livre cette lettre, sans y rien ajouter,
aux réflexions des lectrices et des lecteurs,
mariés ou non.
ETRENNES
Jacques de Randal, ayant dîné seul chez
lui, dit à son valet de chambre qu'il pouvait
sortir et il s'assit devant sa table pour écrire
des lettres.
Il finissait ainsi toutes les années, seul,
écrivant et rêvassant. Il faisait pour lui une
sorte de revue des choses passées depuis le
dernier jour de l'an, des choses finies, des
choses mortes ; et à mesure que surgissaient
devant ses yeux les visages de ses amis, il
leur écrivait quelques lignes, un bonjour
cordial du 1*^'" janvier.
18
314 ETRE.XNES
Donc il s'assit, ouvrit un tiroir, prit de-
dans une photographie de femme, la regarda
quelques secondes, et la baisa. Puis, l'ayant
posée à côté de sa feuille de papier, il com-
mença :
« Ma chère Irène, vou^ avez dû recevoir
tantôt le petit souvenir que j'adresse à la
femme ; je me suis enfermé ce soir, pour
vous dire... »
La plume resta immobile. Jacques se.
leva et se mit à marcher.
Depuis dix mois il avait une maîtresse.
non point une maîtresse comme les autres.
une femme à aventures, du monde du
théâtre ou de la rue, mais une femnie (|u"il
avait aimée et conquise. Il n'était plus un
jeune homme, bien qu'il fût encore un
homme jeune, et il regardait la vie sérieu-
sement en esprit positif et pratique.
Donc il se mit à faire le bilan de sa pas-
ETUEi\i\ES 31o
sion comme il faisait, chaque année, la ba-
lance des amitiés disparues ou nouvelles,
des faits et des gens entrés dans son exis-
tence.
Sa première ardeur d'amour s'étant cal-
mée, il se demanda, avec une précision de
commerçant qui compte, quel était l'état de
son cœur pour elle, et il tâcha de deviner ce
qu'il serait dans l'avenir.
Il y trouva une grande et profonde afTec-
iion, faite de tendresse, de reconnaissance
et des mille attaches menues d'où naissent
les longues et fortes liaisons.
Un coup de sonnette le fît sauter. Il hé-
sita. Ouvrirait-il? Mais il se dit qu'il faut
toujours ouvrir, en cette nuit du nouvel an,
ouvrir à l'Inconnu qui passe et frappe, quel
(|u'il soit. •
Il prit donc une bougie, traversa l'anti-
chambre, ôta les verrous, tourna la clef,
316 ETRENNES
attira la porte à lui et aperçut sa maîtresse,
debout, pâle comme une morte, les mains
appuyées au mur.
Il balbutia-:
— Qu'avez -vous?
Elle répondit :
— Tu es seul?
— Oui.
— Sans domestiques?
— Oui.
— Tu n'allais pas sortir?
— Non.
Elle entra, en femme qui connaît la mai-
son. Dès qu'elle fut dans le salon, elle
s'affaissa sur le djîvan, et couvrant son
visage de ses mains, se mit à pleurer affreu-
sement.
Il s'était agenouillé devant elle, s'efFor-
çant d'écarter ses bras, de voir ses yeux et
répétant :
ETREX-XES 317
— Irène, Irène, quavez-vous? Je vous en
supplie, dites-moi ce que vous avez?
Alors elle, murmura, au milieu des san-
glots :
— Je ne puis plus vivre ainsi.
11 ne comprenait pas.
— Vivre ainsi?... Comment?...
— Oui. Je ne peux plus vivre ainsi...
chez moi... Tu ne sais pas..., je ne te
l'ai jamais dit... .C'est affreux... Je ne peux
plus... je souffre trop... Il m'a frappée tan-
tôt...
— Qui... ton mari?
— Oui... mon mari.
— Ah!...
Il s'étonnait, n'ayant jamais soupçonné
que ce mari pût être brutal. C'était un
homme du monde, du meilleur, un homme
de cercle, de cheval, de couHsseset d'épée;
connu, cité, apprécié partout, ayant des
18.
318 ÉTRENNES
manières fort courtoises, un esprit fort mé-
diocre, Tabsence d'instruction et d'intel-
ligence réelle indispensable pour penser
comme tous les gens bien élevés, et le res-
pect de tous les préjugés comme il faut.
Il paraissait s'occuper de sa femme
comme on doit le faire entre personnes riches
et bien nées. Il s'inquiétait suffisamment
de ses désirs, de sa santé, de ses toilettes,
et la laissait parfaitement libre d'ailleurs.
Randal. devenu l'ami d'Irène, avait droit
à la poignée de main affectueuse que tout
mari qui sait A^vre doit aux familiers de sa
femme. Puis quand Jacques, après avoir
été quelque temps l'ami, devint l'amant, ses
relations avec l'époux furent plus cordiales,
comme il comment.
Jamais il n'avait vu ou deviné des orages
dans cette maison, et il demeurait effaré
devant cette révélation inattendue.
ÉTRENNES 319
11 demanda :
— Gomment cela est-il arrivé, dis-moi?
Alors elle raconta une longue histoire,
toute l'histoire de sa vie, depuis le jour de
son mariage. La première désunion née
d'un rien, puis s'accentuant de tout l'écart
qui grandissait chaque jour entre deux
caractères opposés.
Puis étaient venues des querelles, une
séparation complète, non apparente, mais
effective, puis son mari s'était montré
agressif, ombrageux, violent. Maintenant il
était jaloux, jaloux de Jacques, et, ce jour-
là même, après une scène, il l'avait frappée.
Elle ajouta avec fermeté : — • « Je ne
rentrerai plus chez lui. Fais de moi ce que
tu voudras. »
Jacques s'était assis en face d'elle, leurs
genoux se touchant. Il lui prit les mains :
— Ma chère amie, vous allez faire une
■■î-20 ÉTRENNES
grosse, une irréparable sottise. Si vous
voulez quitter votre mari, mettez les torts
de son côté, de telle sorte que votre situa-
tion de femme, de femme du monde irré-
prochable, reste sauve.
Elle demanda en lui jetant un coup d'oeil
inquiet :
— Alors, que me conseilles-tu?
— De rentrer chez vous, et d'y supporter
la vie jusqu'au jour où vous pourrez obte-
nir soit une séparation, soit un divorce, -
avec les honneurs de la guerre.
— N'est-ce pas un peu lâche, ce que
vous me conseillez là ?
— Non, c'est sage et raisonnable. Vous ^
avez une haute situation, un nom à sauve-
garder, des amis à conserver et des pa-
rents à ménager. Il ne faut point l'oublier
et perdre tout cela par Un coup de tête.
Elle se leva, et, avec violence : — « Eh
ÉTRENNES 321
bien, non. je ne peux plus, c'est fini, c'est
fini, c'est fini î »
Puis, posant ses deux mains sur les
épaules de son amant et le regardant au
fond des yeux :
— M'aimes-tu?
— Oui.
— Bien vrai ?
— Oui.
— Alors, garde-moi.
Il s'écria :
— Te garder? Chez moi? Ici? Mais tu
es folle ! ce serait te perdre à tout jamais ;
te perdre sans retour î Tu es folle !
Elle reprit, lentement, avec gravité, en
femme qui sent le poids de ses paroles :
— Ecoutez, Jacques. Il m'a défendu de
vous revoir et je ne jouerai pas cette co-
médie de venir chez vous en cachette. Il
faut; ou me perdre, ou me prendre.
•«:^-* lÎT RENNES
— Ma chère Irène, dans ce cas-là, obte-
nez votre divorce et je vous épouserai.
— Oui, vous m'épouserez dans... deux
ans au plus tôt. Vous avez la tendresse pa-
tiente.
— Voyons, réfléchissez. Si vous demeurez
ici, il vous reprendra demain, puisqu'il est
votre mari, puisqu'il a pour lui le droit et la
loi.
— Je ne vous demandais pas de me
garder chez vous, Jacques, mais de m'em-
mener n'importe ou. Je croyais que vous
m'aimiez assez pour cela. Je me suis
trompée. Adieu.
Elle se retourna et partit vers la porte,
'si vite qu'il la saisit seulement quand elle
sortait du salon.
— Ecoutez, Irène...
Elle se débattait, ne voulant plus rien
entendre, les yeux pleins de larmes et bal-
ET RENNES 3-23
butiant : « Laissez-moi... Laissez-moi...
Laissez-moi... »
Il la fit asseoir de force et s'agenouilla de
nouveau devant elle, puis il tâcha, en accu-
mulant les raisons et les conseils, de lui
faire comprendre la folie et l'affreux danger
de son projet. Il n'oublia rien de ce qu'il
fallait dire pour la convaincre, cherchant,
dans sa tendresse même, des motifs de per-
suasion.
Comme elle, restait muette et glacée, il la
pria, la supplia de l'écouter, de le croire, de
suivre son avis.
Lorsqu'il eut fini de parler, elle répon-
dit seulement :
— Etes-vous disposé à me laisser partir,
maintenant? Lâchez-moi, que je puisse me
lever.
— Voyons, Irène.. .
— Voulez -vous me lâcher ?
32i ÉTRENNES
— Irène... votre résolution est irrévo-
cable ?
— Voulez-vous me lâcher !
— Dites-moi seulement si votre résolu-
tion, si votre folle résolution que vous re-
gretterez amèrement, est irrévocable?
— Oui... Lâchez-moi.
— Alors, reste. Tu sais bien que tu es
chez toi ici. Nous partirons demain matin.
Elle se leva malgré lui, et, durement :
— Non. Il est trop tard. Je ne veux pas
de sacrifice, je ne veux pas de dévoue-
ment.
— Reste. J'ai fait ce que je devais faire,
j'ai dit ce que je devais dire. Je ne suis
plus responsable envers toi. Ma conscience
est tranquille. Exprime tes désirs et j'obéirai.
Elle se rassit, le regarda longtemps,
puis demanda, d'une voix très calme :
— Alors, explique.
■ ETRENNUS 3ia
— Quoi? Que veux-tu que j'explique?
— Tout... Tout ce que lu as pensé pour
changer comme ça de résolution. Moi, alors,
je verrai ce que je dois faire.
— Mais je n'ai rien pensé du tout. Je de-
vais te prévenir que tu allais accomplir une
folie. Tu persistes, je demande ma part de
cette folie, et môme je l'exip^e.
— ; Ça n'est pas naturel de changer d'avis
si vite.
— Écoute, ma chère amie. Il ne s'agit
ici ni de sacrifice ni de dévouement. Le
jour 011 j'ai compris que je t'aimais, je me
suis dit ceci, que tous les amoureux de-
vraient se dire dans le même cas : ^
L'homme qui aime une femme, qui s'ef-
force de la conquérir, qui l'obtient et qui la
prend, contracte vis-à-vis de lui-même et vis-
à-vis d'elle un engagement sacré. Il s'agit^
bien entendu, d'une femme comme vous, et
19
320 ETRENNES
non d'une fiimme au cœur ouvert, au cœur
facile.
Le mariage, qui a une grande valeur so-
ciale, une grande valeur légale, ne possède
à mes yeux qu'une très légère valeur mo-
rale, étant données les conditions où il a
lieu généralement.
Donc, quand une femme, attachée par ce
lien juridique, mais qui n'aime pas son mari,
qui ne peut l'aimer, dont le cœur est libre,
rencontre un homme qui lui plaît, et se donne
à lui, quand un homme saiîs liaison prend
une femme ainsi, je dis qu'ils s'engagent
l'un vis-à-vis de l'autre, de par ce mutuel
et libre consentement, bien plus que par le
" oui » murmuré devant l'écharpe du maire.
Je dis que,, s'ils sont tous deux gens
d'honneur, leur union doit être plus intime,
plus forte, plus saine que si tous les sacre-
ments l'avaient consacrée.
KTRENNES 327
Cette femme risque tout. Et c'est juste-
ment parce qu'elle le sait, parce qu'elle
donne tout, son cœur, son corps, son àme,
son honneur, sa vie, parce qu'elle a prévu
toutes les misères, tous les dangers, toutes
les catastrophes, parce qu'elle ose un acte
hardi, un acte intrépide, parce qu'elle est
préparée, décidée à tout braver, son mari
qui peut la tuer et le monde qui peut la
rejeter, c'est pour cela qu'elle est respec-
table dans son infidélité conjugale, c'est
pour cela que son amant en la prenant doit
avoir aussi tout prévu, et la préférer à tout,
quoi qu'il arrive. Je n'ai plus rien à dire.
J'ai parlé d'abord en homme sage qui de-
vait vous prévenir, il ne reste plus en moi
qu'un homme, celui qui vous aime. Ordon-
nez.
Radieuse, elle lui ferma la bouche avec
ses lèvres, elle lui dit tout bas :
32S KTUENNES
— Ce n'était pas vrai, chéri, il n'y a
rien, mon mari ne se doute de rien. Mais
je voulais voir, je voulais savoir ce que tu
ferais, je voulais des... des étrennes...
celles de ton cœur... d'autres étrennes que
le collier de tantôt. Tu me les as données.
Merci merci... Dieu ([ue je suis contente 1
ÂPRES
Mes chéris, dit la comtesse, il faut aller
vous coucher.
Les trois enfants, filles et garçon, se levè-
rent, et ils allèrent embrasser leur grand'-
mère.
Puis, ils vinrent dire bonsoir à M. le
curé, qui avait dîné au château, comme il
faisait tous les jeudis.
L'abbé Mauduit en assit deux sur ses
genoux, passant ses longs bras vêtus de
noir derrière le cou des enfants, et, rappro-
chant leurs têtes, d'un mouvement pater-
330 APRÈS
nel, il les baisa sur le front d'un long baiser
tendre.
Puis, il les remit à terre, et les petits
êtres s'en allèrent, le garçon devant, les
filles derrière.
— Vous aimez les enfants, monsieur le
curé, dit la comtesse.
— Beaucoup, madame.
La vieille femme leva sur le prêtre ses
yeux clairs.
— Et... votre solitude ne v'ous a jamais
trop pesé ?
— Si, quelquefois.
11 se tut, hésita, puis reprit : « Mais je
n'étais pas né pour la vie ordinaire. »
— Qu'est-ce que vous en savez?
— Oh ! je le sais bien. J'étais fait pour
être prêtre, j'ai suivi ma voie.
La comtesse le regardait toujours :
— Voyons, monsieur le curé, dites-moi ça,
APRÈS 331
dites-moi comment vous vous êtes décidé à
renoncer à tout ce qui nous fait aimer la vie,
nous autres, à tout ce qui nous console et
nous soutient. Qui est-ce qui vous a poussé,
déterminé à vous écarter du grand chemin
naturel, du mariage et de la famille? Vous
n'êtes ni un exalté, ni un fanatique, ni un
sombre, ni un triste. Est-ce un événement,
un chagrin, qui vous a décidé à prononcer
des vœux éternels ?
L'abbé Mauduit se leva et se rapprocha
du feu, puis tendit aux flammes ses gros
souliers de prêtre de campagne. Il semblait
toujours hésiter à répondre.
C'était un grand vieillard à cheveux blancs
qui desservait depuis vingt ans la commune
de Saint-Antoine-du-Rocher. Les paysans
disaient de lui : «. En v'ià un brave
homme ! »
C'était un brave homme en effet, bien-
332 APRÈS
veillant, familier, doux, et surtout géné-
reux. Gomme saint Martin, il eût coupé en
deux son manteau. Il riait volontiers et
pleurait aussi ))Our peu de chose, comme
une femme, ce qui lui nuisait même un peu
dans l'esprit dur des campagnards.
La vieille comtesse de Saville, retirée en
son château du Rocher, pour élever ses
petits- enfants, après la mort successive de
son fils et de sa belIe-fille, aimait beaucoup
son curé, et disait de lui : «. C'est un cœur. »
11 venait tous les jeudis passer la soirée
chez la châtelaine, et ils s'étaient liés, d'une
bonne et franche amitié de vieillards. Ils
s'entendaient presque sur tout à demi-mot.
étant tous les deux bons de la simple bonté
des gens simples et doux.
Elle insistait : « Voyons, monsieur le
curé, confessez-vous à votre tour. »
Il répéta : « Je n'étais pas né pour la vie
APRES :î;i:3
de tout le monde. Je m'en suis aperçu ù
temps, heureusement, et j'ai bien souvent
constaté que je ne m'étais pas trompé.
Mes parents, marchands merciers à Ver-
diers, et assez riches, avaient beaucoup
d'ambition pour moi. On me mit en pension
fort jeune. On ne sait pas ce que peut souf-
frir un enfant dans un collège, par le seul
fait de la séparation, de Tisolement: Cette
vie uniforme et sans tendresse est bonne
pour les uns, détestable pour les autres.
Les petits êtres ont souvent le cœur bien
plus sensible qu'on ne croit, et en les en-
fermant ainsi trop tôt, loin de ceux qu'ils
aiment, on peut développer à l'excès une
sensibilité qui s'exalte, devient maladive et
dangereuse.
Je ne jouais guère ; je n'avais pas de
camarades, je passais mes heures à re-
gretter la maison, je pleurais la nuit dans
19.
334 APRÈS
mon lit, je me creusais la tète pour re-
trouver des souvenirs de chez moi, des sou-
venirs insignifiants de petites choses, de
petits faits. Je pensais sans cesse à tout ce
que j'avais laissé là-bas. Je devenais tout
doucement un exalté pour qui les plus lé-
gères contrariétés étaient d'affreux cha-
grins.
Avec cela je demeurais taciturne, ren-
fermé, sans expansion, sans confidents. Ce
travail d'excitation mentale se faisait obscu-
rément et sûrement. Les nerfs des enfants
sont vite agités ; on devrait veiller à ce
qu'ils vivent dans une paix profonde, jusqu'à
leur développement presque complet. Mais
qui donc songe que, pour certains collégiens,
un pensum injuste peut être une aussi grosse
douleur que le sera plus tard la mort d'un
ami ; qui donc se rend compte exactement
que certaines jeunes âmes ont pour presque
APRES 3.rj
rien des émotions terribles, et sont, en peu
de temps, des âmes malades, inguérissables?
Ce fut mon cas ; cette faculté de regret
se développa en moi d'une telle façon que
toute mon existence devint un martyre.
Je ne le disais pas, je ne disais rien ;
mais je devins peu à peu d'une sensibilité
ou plutôt d'une sensilivité si vive que mon
àme ressemblait à une plaie vive. Tout ce
qui la touchait y produisait des tiraillements
de souffrance, des vibrations affreuses et
par suite de vrais ravages. Heureux les
hommes que la nature a cuirassés d'indiffé-
rence et armés de stoïcisme !
J'atteignis seize ans. Une timidité ex-
cessive m'était venue de cette aptitude à
souffrir de tout. Me sentant découvert con-
tre toutes les attaques du hasard ou de la
destinée, je redoutais tous les contacts,
toutes les approches, tous les événements.
336 APRÈS
Je vivais en éveil comme sous la menace
constante d'un malheur inconnu et toujours
attendu. Je n'osais ni parler, ni agir en pu-
blic. J'avais bien celte sensation que la vie
est une bataille, une lutte effroyable où on
reçoit des coups épouvantables, des bles-
sures douloureuses, mortelles. Au lieu de
nourrir, comme tous les hommes, l'espé-
rance heureuse du lendemain, j'en gardais
seulement la crainte confuse et je sentais en
moi une envie de me cacher, d'éviter ce
eombat où je serais vaincu et tué.
Mes études finies, on me donna six mois
de congé pour choisir une carrière. In
événement bien simple me fît voir clair en
moi tout à coup, me montra l'état maladif
de mon esprit, me fit comprendre le dan-
ger et me décida à le fuir.
Verdiers est une petite ville entourée
de plaines et de bois. Dans la rue centrale
Al'HÉS 337
se trouvait la maison de mes parents. Je
passais maintenant mes journées loin de
cette demeure quej'avais tant regrettée, tant
désirée. Des rêves s'étaient réveillés en moi
et je me promenais dans les champs tout
seul pour les laisser s'échapper, s'envoler.
Mon père et ma mère, tout occupés de
leur commerce et préoccupés de mon avenir,
ne me parlaient que de leur vente ou de
mes projets possibles. Ils m'aimaieat en
gens positifs, d'esprit pratique, ils m'ai-
maient avec leur raison bien plus qu'avec
leur cœur ; je vivais muré dans mes pensées
et frémissant de mon éternelle inquiétude.
Or, un soir, après une longue course,
j'aperçus, comme je revenais à grands pas
afin de ne point me mettre en «retard, un
chien qui galopait vers moi. C'était une
sorte d'épagneul rouge, fort maigre, avec
de longues oreilles frisées.
338 APRES
Quand il fut à dix pas il s'arrêta. Et j'en
fis autant. Alors il se mit à agiter sa queue
et il s'approcha à petits pas avec des mou-
vements craintifs de tout le corps, en flé-
chissant sur ses pattes comme pour m'im-
plorer et en remuant doucement la tète. Je
l'appelai. Il fit alors mine de ramper avec
une allure si humble, si triste, si suppliante,
que je me sentis les larmes aux yeux. J'allai
vers lui, il se sauva, puis revint et je mis
un genou par terre en lui débitant des dou-
ceurs afin de l'attirer. Il se trouva enfin à
portée de ma main et, tout doucement, je
le caressai avec des précautions infinies.
II s'enhardit, se releva peu à peu, posa
ses pattes sur mes épaules et se mit à me
lécher la figure. Il me suivit jusqu'à la mai-
son.
Ce fut vraiment le premier être que j'ai-
mai passionnément, parce qu'il me rendait
APRÈS 339
ma tendresse. Mon affection pour cette bête
fut certes exagérée et ridicule. 11 me sem-
blait confusément que nous étions deux
frères, perdus sur la terre, aussi isolés et
sans défense l'un que l'autre. Il ne me quit-
tait plus, dormait au pied de mon lit, man-
geait à table malgré le mécontentement de
mes parents et il me suivait dans mes
courses solitaires.
Souvent je m'arrêtais sur les bords d'un
fossé et je m'asseyais dans l'herbe. Sam
aussitôt accourait, se couchait à mes côtés
ou sur mes genoux et il soulevait ma main
du bout de son museau afin de se faire ca-
resser.
Un jour, vers la fm de juin, comme
nous étions sur la route de Saint-Pierre-de-
Ghavrol, j'aperçus venir la diligence de
Ravereau. Elle accourait au galop des
quatre chevaux, avec son coffre jaune et la
340 APRES
casquette de cuir noir qui coiffait son impù-
riale. Le cocher faisait claquer son fouet ;
un nuage de poussière s'élevait sous les
roues de la lourde voiture, puis flottait par
derrière, à la façon d'un nuage.
Et tout à coup, comme elle arrivait à
moi, Sam, efl'rayé peut-être par le bruit et
voulant me joindre, s'élança devant elle. Le
pied d'un cheval le culbuta, je le vis rouler,
tourner, se relever, retomber sous toutes ces
jambes, puis la voiture entière eut deux
grandes secousses et j'aperçus derrière elle,
dans la poussière, quelque chose qui s'agi-
tait sur la route. 11 était presque coupé en
deux : tout l'intérieur de son ventre déchiré
pendait, sortait avec des bouillons de sang.
11 essayait de se relever, de marcher, mais
les deux pattes de devant pouvaient seules
remuer et grattaient la terre, comme pour
faire un trou; les deux autres étaient déjà
APi{i-:s :v^^
mortes. Et il hurlait affreusement, fou de
douleur.
Il mourut en quelques minutes. Je ne
puis exprimer ce que je ressentis et com-
bien j'ai souffert. Je gardai la chambre
pendant un mois.
Or, un soir, mon père furieux de me voir
dans cet état pour si peu, s'écria : « Qu'est-
ce que ce sera donc (juand tu auras de
vrais chagrins, si tu perds ta femme, tes
enfants ! On n'est pas béte à ce point-là î »
Ce mot dès lors me resta dans la tête, me
hanta : « Qu'est-ce que ce sera donc quand
tu auras de vrais chagrins, si tu perds ta
femme, tes enfants. »
Et je commençai à voir clair en moi. Je
compris pourquoi toutes les petites misères
de chaque jour prenaient à mes yeux une
importance de catastrophe ; je m'aperçus
que j'étais organisé pour souffrir affreuse-
342 APRÈS
ment de tout, pour percevoir, multipliées
par ma sensibilité malade, toutes les im-
pressions douloureuses, et une peur atroce
de la vie me saisit. J'étais sans passions,
sans ambitions ; je me décidai à sacrifier les
joies possibles pour éviter les douleurs cer-
taines. L'existence est courte, je la pas-
serai au service des autres, à soulager leurs
peines et à jouir de leur bonheur, me disais-
je. N'éprouvant directement ni les unes ni
les autres, je n'en recevrai que les émotions
affaiblies.
Et si vous saviez cependant comme la
misère me torture, me ravage ! Mais ce qui
aurait été pour moi une intolérable souf-
france est devenu de la commisération, de
la pitié.
Ces chagrins que je touche à chaque
instant, je ne les aurais pas supportés tom-
bant sur mon propre cœur. Je n'aurais pas
APRES 343
pu voir mourir un de mes enfants sans
mourir moi-même. Et j'ai gardé malgré
tout une telle peur obscure et pénétrante
des événements, que la vue du facteur en-
trant chez moi me fait passer chaque jour
un frisson dans les veines, et pourtant je
n'ai plus rien à craindre maintenant. »
L'abbé Mauduit se tut. Il regardait le feu
dans la grande cheminée, comme pour y
voir des choses mystérieuses, tout l'inconnu
de l'existence qu'il aurait pu vivre s'il avait
été plus hardi devant la souffrance. Il reprit
d'une voix plus basse :
— J'ai eu raison. Je n'étais point fait pour
ce monde.
La comtesse ne disait rien ; enfm, après
un long silence, elle prononça : « Moi, si
je n'avais pas mes petits-enfants, je crois
que je n'aurais plus le courage de vivre. »
Et le curé se leva sans dire un mot de plus.
\
344 APHi:S
Comme les domestiques sommeillaient
dans la cuisine, elle le conduisit elle-même
jusqu'à la porte qui donnait sur le jardin et
elle regarda s'enfoncer dans la nuit sa
grande ombre lente qu'éclairait un reflet de
lampe.
Puis elle revint s'asseoir devant son feu
et elle songea à bien des choses auxquelles
on ne pense point quand on est jeune.
TABLE DES MATIERES
Ix' colporleur 1
Auprès d'un mort :^l
l.a serre :y.\
In duel i'J ^
l'nc soirée ^ 03
Jadis 87
• Le vengeur '.tu
* l/atlcnte Il:;
O Pi-emière neige 127
La i'arce Kil
Lellrc trouvée sur un noyc l(j'.\
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346 TABLE DES MATIÈRES
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234.9 Le colporteur
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